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Retour sur la diversité des tactiques

Francis Dupuis-Déri, 4 juillet 2018

Aucune « casse » lors du G7, mais le « principe du respect de la diversité des tactiques » a néanmoins été critiqué par des progressistes, même plusieurs jours avant la première manifestation. On reprochait à ce principe de permettre à n’importe qui de faire n’importe quoi, sans aucune réflexion stratégique. Voici, pour rappel, une présentation rapide du principe, dont chaque élément est important :

1) Le « principe » constitue une base commune pour justifier des modes d’action en fonction de certaines valeurs, dont la liberté (individuelle et collective), l’égalité et la solidarité ;
1) Le « respect » entre anticapitalistes antiautoritaires signifie de ne pas se dénoncer publiquement pour ne pas justifier la répression et la criminalisation, ni accentuer les clivages (ce qui n’empêche pas les débats à l’interne du réseau) ;
2) La « diversité » permet d’élargir la mobilisation en coalisant une pluralité d’actions anticapitalistes et antiautoritaires ;
3) Les « tactiques » sont des actions ponctuelles dans des événements spécifiques, par exemple des manifestations (à ne pas confondre avec des objectifs généraux et les stratégies pour les atteindre).

Ce principe constitue donc une base commune pour assurer la solidarité entre diverses formes d’actions autonomes anticapitalistes et antiautoritaires, considérant qu’il y a de bonnes raisons d’opter pour une forme d’action plutôt qu’une autre, selon le but que l’on cherche à atteindre, la conception de l’« efficacité » politique que l’on retient, l’expérience militante, les contraintes et responsabilités personnelles, par exemple parentales, etc.

Ce principe a été conceptualisé alors que la diversité des tactiques s’incarnait dans la rue, lors de sommets internationaux à Seattle (OMC, 1999) puis à Washington et à Prague (FMI et Banque mondiale, 2000). L’altermondialisme comptait deux tendances, pour le dire trop rapidement, l’une réformiste et l’autre radicale. Favorables au parlementarisme et donc aux partis politiques et au lobbying, les « réformistes » dénonçaient la « violence » dans l’espoir de paraître respectables aux yeux de l’« opinion publique » et des autorités, qui exigeaient d’ailleurs pareille dénonciation. Pour sa part, l’aile « radicale » ne cherchait à plaire ni aux médias ni aux autorités. Il s’agissait surtout d’apaiser les tensions entre les antiautoritaires qui participaient aux Black Blocs, aux Pink Blocs et aux actions de désobéissance civile, tout en favorisant l’autonomie et la solidarité.

Le principe a été formalisé par le Comité d’accueil du Sommet des Amériques (CASA) de Québec et la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC) de Montréal, en prévision du Sommet des Amériques, en 2001. Le principe a par la suite été adopté au Québec par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) et par des groupes communautaires, entre autres par ceux avec qui le Réseau de résistance antiG7 (RRAG7) a organisé une manifestation contre le G7, le jeudi 7 juin. Voilà qui démontre qu’il est possible d’adopter ce principe et de planifier des manifestations en organisant des assemblées publiques et des ateliers d’éducation populaire, en produisant du matériel de mobilisation (site Web, journaux, affiches, etc.), en coordonnant transport, logement et repas. C’est ce qu’a fait le RRAG7, l’année avant le G7.

Le principe ne signifie donc ni de faire n’importe quoi n’importe quand, ni d’avoir recours à la « violence » en tout temps. D’ailleurs, les Black Blocs ont manifesté paisiblement à Québec contre le G7, derrière la bannière du RRAG7.

Autorité ou autonomie

Prétendre connaître l’unique bonne tactique pour l’ensemble d’un mouvement social relève d’une logique autoritaire (et prétentieuse), quand l’on sait qu’un mouvement social est nécessairement hétérogène et que ses éléments poursuivent une diversité de buts, dont certains peuvent être atteints par l’action d’une poignée d’individus : se faire voir, développer et consolider des alliances, perturber l’ordre des choses, etc... Ce principe s’oppose donc au mythe qui prétend que la « non-violence » est toujours plus « efficace » qu’une action turbulente. Les grandes figures de la « non-violence », comme Gandhi et Martin Luther King, participaient d’ailleurs à des mouvements qui pratiquaient aussi la violence (y compris la lutte armée), et leur « non-violence » ne signifiait pas le respect des lois, bien au contraire : ils encourageaient à provoquer la police pour être matraqué, menotté, emprisonné, et dévoiler ainsi l’injustice du système. Le principe du respect de la diversité des tactiques est donc incompatible avec la pratique autoritaire des services d’ordre et les actions des « paciflics » qui désirent démasquer et neutraliser les « casseurs » et qui les attaquent parfois physiquement.

Quelles tactiques pour quel objectif ?

Le principe du respect de la diversité des tactiques n’est peut-être pas très « efficace » s’il s’agit de plaire à l’« opinion publique » et de favoriser l’élection de quelques députés progressistes. Or pourquoi diable des antiautoritaires poursuivraient un tel objectif ? Il me semble plus important (c’est mon avis) de vivre en liberté (individuelle et collective), en égalité, en sécurité et de pratiquer l’aide mutuelle. Pour cela, deux voies possibles : détruire toute forme de domination, y compris dans les mouvements sociaux, ou vivre en marge ici et maintenant.

Selon moi, quatre stratégies — au moins — sont alors poursuivies, sans être incompatibles : (s’)éduquer à l’autonomie individuelle et collective, instaurer des communautés autonomes, favoriser les insurrections, élargir le mouvement.

En cohérence avec cette diversité de stratégies, la diversité des tactiques permet d’éduquer à l’autonomie dans la rue, d’instaurer des communautés manifestantes autonomes, de favoriser les insurrections — y compris symboliques, festives et carnavalesques — et d’élargir le mouvement de protestation. Certes, ce principe n’empêche pas certains échecs de mobilisation, mais cela ne signifie pas qu’il n’est pas valable.

Enfin, il ne faut pas oublier que favoriser l’autonomie individuelle et collective est un bien plus grand défi que de plaire aux médias et de manœuvrer en prévision des prochaines élections. Pour cela, il suffit de choisir les seules tactiques standardisées que les autorités jugent légitimes, et de prétendre qu’elles seules sont « efficaces ».


Ce texte n’engage que son auteur, mais une version préliminaire a été lue et commentée par un autre participant au RRAG7.