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Yémen, le sang des armes, les larmes des mots

Hedy Belhassine, 26 avril 2018

En diplomatie, l’argument de celui qui tient un revolver est toujours le meilleur. Pour dissuader il faut être armé. Cette doctrine fait le miel des fabricants d’armements depuis l’artisan qui bricole des mitraillettes dans les souks de Peshawar, jusqu’aux géants de l’industrie américaine.

Le marché mondial est en hyper croissance. Tous les pays en veulent. Les pauvres réclament des fusils mitrailleurs, les riches des missiles balistiques. (1) Gros consommateurs, les arabes sont de bons clients : Arabie, Bahrein, Egypte, Émirats Unis, Maroc, Soudan, sont en guerre contre le Yémen. L’Algérie et le Maroc tout comme l’Egypte et le Soudan se regardent en chiens de faïence et s’arment méthodiquement. Le Qatar est menacé de disparition. L’Irak, la Syrie, la Somalie, la Libye et le Yémen sont en ruines... En l’espace d’une génération, ce bellicisme fratricide a entrainé la mort de centaines de milliers de pauvres gens et causé la destruction de nations entières. Pendant qu’ils s’entre-trucidaient les arabes pourtant tous solidaires de la cause palestinienne n’ont pas réussi à s’unir pour récupérer un seul km2 des territoires annexés par l’État colonial hébreu. Ceci expliquant peut-être cela.

Le monde arabe est devenu le plus vaste des champs de manœuvres militaires de la terre. Son principal pourvoyeur est l’Arabie Saoudite, 4ème importateur mondial d’armements, acheteur compulsif de tout ce que les Américains acceptent de lui vendre. Accessoirement, la monarchie fait aussi ses emplettes en Grande Bretagne, en Russie et en France mais il s’agit d’indulgences diplomatiques ponctuelles à bon compte. L’Arabie se distingue des autres nations par l’achat de systèmes de défense complets, clés en main incluant les munitions, les pièces détachées, les infrastructures, la formation et surtout, l’assistance technique indispensable à l’entretien de ces engins sophistiqués. Car pour faire rouler un char lourd, il faut dix mécaniciens ; pour faire voler un avion de chasse, il faut cinquante techniciens au sol ; pour faire naviguer une frégate, il faut plus de mille marins à quai... Or l’Arabie est un nain démographique, les sujets mâles du royaume sont à peine dix millions. La conscription n’est pas obligatoire, les volontaires sont rares pour servir comme hommes de troupe ou même comme sous-officiers. Alors Riyad recrute des mercenaires du Soudan, d’Egypte, du Pakistan, d’Inde, du Bangladesh, d’Indonésie et fait appel à des sociétés militaires privées occidentales. Les officiers supérieurs sont tous saoudiens. La plupart ont étudié dans des académies américaines ou européennes et restent étroitement secondés par des coopérants. Ils s’éloignent rarement de leurs tuteurs sous peine de catastrophe. Ainsi, en décembre 2004, un navire flambant neuf à un milliard est allé s’encastrer dans un récif corallien en pleine parade célébrant la fête de la marine. (2) C’est cette armée de supplétifs qui fait la guerre au Yémen. En 2015, le très impulsif Prince héritier Mohamed Ben Salman pensait qu’une victoire rapide rallierait à sa gloire tous les sujets du royaume. Las, depuis 35 mois, l’un des pays les plus pauvres du monde résiste à une coalition d’armées arabes suréquipées soutenues par les Etats Unis, la Grande Bretagne et la France. Cette guerre perdue d’avance est un remake du Viet- Nam. Les experts du monde entier observent les affrontements. Ils pointent la vulnérabilité de l’armada face aux boutres en bois et aux barques rapides qui menacent de couler quelques pétroliers pour fermer l’accès à la mer Rouge. Ils commentent l’illusoire protection des boucliers anti-missiles Patriot qui laissent passer des projectiles, ils commentent la vulnérabilité des chars, des avions de chasse et des hélicoptères... D’aucuns méditent sur l’efficacité réelle de ces très coûteux engins.

Après les Libanais, les Yéménites sont en train de faire la preuve qu’avec peu de moyens mais beaucoup de vaillance, on peut repousser un envahisseur sur-armé. (3) Ouvrons une parenthèse sur un passé trop vite oublié. Le 12 juillet 2006, l’armée israélienne (tout comme l’armée saoudienne aujourd’hui), lançait une « offensive préventive » sur le Liban. Officiellement, les bombardements aériens n’étaient pas dirigés contre les Libanais, mais contre les « terroristes ». Des blindés fonçaient vers une conquête qu’ils pensaient facile. Las, en quelques heures, plus de cinquante forteresses rampantes étaient mises hors de combats par les fantassins du Hezbollah. Le char israélien Merkava achevaitlamentablement sa réputation d’invincible cuirassé des sables. Le 14 juillet le vaisseau amiral de la flotte israélienne se faisait surprendre (dixit les autorités) par un missile tiré depuis le rivage. Le désastre de l’offensive israélienne allait vite être consommé après 33 jours de combats. C’était l’été, les médias étaient en vacances la propagande de Tel-Aviv se chargea de faire oublier au monde sa cuisante défaite. (4)

Tout comme hier celle du Liban, la guerre du Yémen est aussi celle des mots. Voici comment une agence de presse internationale présente le conflit : « la coalition de pays arabes menée par l’Arabie saoudite en soutien au gouvernement yéménite (le bons secouriste) combat les miliciens chiites rebelles houthi (des méchants insurgés fanatiques ) » Pour décrire le déluge, la presse rapporte « des raids épisodiques » ou des « frappes ciblées ». Les Yéménites dont on ne peut résumer la résistance à quelques milliers d’irréductibles de la tribu des houthis (musulmans chiites de rite zaydite localisés dans le gouvernorat de Saada) balancent parfois en riposte un missile bricolé qui se fracasse sur le territoire saoudien. Alors aussitôt, Washington, Londres et Paris s’indigent et dénoncent « une odieuse agression ». Une commission d’enquête internationale est promptement chargée de déterminer la marque du projectile et surtout son origine qui signe une « évidente » complicité étrangère. Pourtant mal placés pour donner des leçons en la matière, les États Unis et leurs alliés désignent immanquablement l’Iran car toute autre provenance de l’armement utilisé par les Yéménites serait diplomatiquement inconvenante.

Après mille journées de massacres sans broncher, la communauté internationale a fini par s’émouvoir : « Les chiffres sont effrayants, constamment revus à la hausse : 11,3 millions de petits Yéménites (soit presque chaque enfant) ont besoin de l’aide humanitaire pour survivre dans un pays qui dépend à 90 % de l’approvisionnement extérieur » (5) Des chiffres très exagérés réplique l’Arabie via les principales agences mondiales de communications qui sont chargées – à prix d’or - de travestir la réalité. Ainsi, l’agresseur est présenté en victime. On inverse les rôles : le loup est l’agneau. Comble de la duplicité, la fondation caritative du roi Salman clame à tous vents qu’elle vole inlassablement au secours des populations qu’elle bombarde et affame. Sans vergogne elle affirme avoir dépensé 821 millions de dollars pour développer 175 projets humanitaires au Yémen. Elle vient même de distribuer à la population très exactement 49 000 colis de survie en guise d’étrennes de fin d’année ! La propagande s’exporte jusqu’à Paris où y a quelques semaines, une palanquée d’officiers saoudiens sont venus très discrètement discourir sur « les perspectives du conflit au Yémen » devant quelques représentants d’ONG humanitaires qui avaient été convoquées par le Quai d’Orsay. Nulle presse n’en a parlé. Pas même « les experts télévisés » qui décrivent cette partie du monde sans y avoir jamais mis les pieds et occultent l’ancestrale détermination des Yéménites de toutes les tribus et de toutes confessions à repousser les étrangers.

L’extermination des populations par le feu, la faim, le blocus des soins, est-il assimilable à un génocide ? L’Arabie est-elle coupable de crimes contre l’humanité ? Sommes nous complices ? Quelques voix fortes résonnent dans le Parlement Européen : « il est scandaleux que ce conflit ignoré soit alimenté par les armes provenant de l’Union, en particulier de la Grande-Bretagne et de la France », dénonce l’eurodéputé Yannick Jadot. Une majorité de ses collègues ont voté plusieurs résolutions (non contraignantes) qui condamnent l’agression saoudienne et appellent à suspendre la livraison d’armes européennes à l’Arabie Saoudite. Seule la Suède malgré l’importance de son industrie d’armement a sauvé l’honneur en confirmant l’arrêt de sa coopération militaire (6).

À Paris, la diplomatie Élyséenne fait ses comptes. L’heure n’est pas aux audaces vertueuses mais au pragmatisme prudent car comme d’habitude, Riyad fait miroiter de fabuleux contrats pour prix de son alignement. Alors on évalue la fragilité du pouvoir de Mohamed Ben Salman, on soupèse ses chances de survie car au delà de la guerre froide que se livrent l’Arabie Saoudite et l’Iran, le conflit du Yémen est surtout une guerre interne entre marionnettistes saoudiens qui se disputent le trône.


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