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L’extrême-droite québécoise et ses inspirations internationales : France, États-Unis et pays nordiques

Emanuel Guay, Francis Dolan, 30 novembre 2017

La longue histoire du nationalisme québécois donne une teinte particulière aux mouvements identitaires, racistes et d’extrême-droite qui se multiplient depuis quelques années. Par contre, différentes inspirations internationales entrent en ligne de compte dans le développement des mouvements québécois d’extrême-droite et les réseaux d’alliance qui les relient. Nous présenterons ici trois grands centres d’influence qui servent d’inspiration idéologique et stratégique pour les diverses organisations d’extrême-droite actuelles au Québec.

L’extrême-droite française, une inspiration majeure au Québec

La France demeure sans doute le pays duquel l’extrême-droite québécoise s’inspire le plus, tant au plan des idées que du point de vue organisationnel. On peut d’abord noter que la Fédération des Québécois de Souche a été lancée en juillet 2007 comme la branche québécoise du Mouvement National-Socialiste Français (MNSF), son premier site web ayant en fait été hébergé sur le site du MNSF1. Plus récemment, le groupe Atalante a adopté le slogan « Exister c’est combattre ce qui me nie » en hommage à Dominique Venner, figure mythique de l’extrême-droite française. D’abord membre de l’Organisation Armée Secrète (OAS), groupe paramilitaire d’extrême-droite luttant contre l’indépendance de l’Algérie, puis historien partisan de la théorie du choc des civilisations, Venner s’est suicidé en 2013 dans la Cathédrale Notre-Dame de Paris pour marquer son opposition au mariage entre personnes de même sexe2.

Il est aussi intéressant de souligner que dans les différents forums de l’extrême-droite québécoise, une théorie en vogue est celle du grand remplacement, forgée par l’écrivain français Renaud Camus en 2011 puis montée en courant politique avec la parution d’un manifeste intitulé « Non au changement de peuple et de civilisation », en septembre 2013. Camus y affirme que le « peuple français de souche » se voit remplacé de plus en plus rapidement par une population dite « allophone », c’est-à-dire non blanche et non chrétienne. Bien que ces thèses aient été démenties vigoureusement par plusieurs démographes et historien-nes3, elles demeurent très populaires dans les cercles racistes, en offrant une lecture des tendances démographiques actuelles qui renforce leurs angoisses identitaires et leur haine de l’Autre.

L’extrême-droite américaine et les stratégies de dissimulation

Les États-Unis ont attiré l’attention du monde entier l’année dernière avec l’élection de Donald Trump, dont les appuis électoraux – des évangélistes conservateurs au Ku Klux Klan en passant par des milices armées patriotiques– n’ont pas tardé à faire les manchettes. Un terme couramment employé pour désigner une partie de cette nébuleuse d’extrême-droite est l’Alt-Right, mis de l’avant par l’idéologue Richard Spencer en 2008 et popularisé depuis près d’un an par les médias grand public. Une des clés du succès de l’Alt-Right dans les médias sociaux – et de leur capacité à mobiliser dans les rues, comme en témoignent les affrontements violents à Berkeley et Charlottesville – réside dans leurs stratégies de dissimulation, ce qui distingue cette tendance des groupes d’extrême-droite traditionnels.

Les groupes et mouvements associés à l’Alt-Right savent effectivement que l’expression de sentiments racistes, bien qu’elle n’ait jamais complètement disparu, a été largement discréditée dans l’espace public suite aux horreurs de la Deuxième Guerre mondiale et aux avancées du mouvement des droits civiques. Plutôt que de s’afficher ouvertement comme raciste – à l’instar des groupuscules néonazis et des autres formations d’extrême-droite traditionnels – l’Alt-Right gagne du terrain en recrutant de nouveaux et nouvelles adhérent-e-s tout en dissimulant, en tout ou en partie selon le contexte, ses visées suprématistes blanches. Parmi ces stratégies de dissimulation, on peut mentionner l’ironie, qui permet de partager des propos racistes, sexistes, antisémites, etc., tout en se réclamant de l’humour pour esquiver toute accusation4. Une autre stratégie est celle des agents secrets, qui montent les échelons dans un environnement donné (gouvernement, entreprise privée, etc.) et qui utilisent ensuite leur pouvoir pour promouvoir leur agenda raciste (en empêchant autant que possible l’embauche de personnes racisées, par exemple) sans jamais mentionner ouvertement leur posture politique5. En somme, la frange de l’extrême-droite américaine qui connaît actuellement le plus de succès se propage grâce à un équilibre entre dissimulation et recrutement, qui lui permet de progresser en effectifs sans se compromettre trop directement dans l’espace public.

Les patrouilles de rue dans les pays nordiques

Dans les pays scandinaves, les organisations néonazies structurées n’ont jamais cessé d’exister. Dans les années 1990 naît le Swedish Resistance Movement, à partir des membres toujours actifs de la section suédoise du White Aryan Resistance (VAM). Les sections finlandaises, norvégiennes et danoises seront fondées respectivement en 2008, 2011 et 2013. Se présentant dorénavant sous le nom de Nordic Resistance Movement (NRM), l’organisation compte environ 300 membres actifs répartis dans les pays scandinaves.6 Elle se présente comme une organisation national-socialiste7 et a pour principaux objectifs de mettre fin à l’immigration et de promouvoir la remigration des non-Blancs. En 2015, Mika Ranta, un néonazi membre de la section finlandaise du NRM, a demandé l’autorisation de fonder un groupe de patrouille de quartier. L’autorisation sera donnée à Mika et le 8 décembre 2015 le groupe des Soldiers of Odin est créé à Kemi, en Finlande. Multipliant les patrouilles de rue, le groupe s’est rapidement fait connaître et plusieurs chapitres internationaux ont été créés. Près de nous, c’est Dave Tregget8 qui s’inspira des tactiques du groupe de Mika Ranta afin de créer une section québécoise des Soldiers of Odin qui effectuera ses premières patrouilles dans les rue de Québec à l’été 2016.

Conclusion : l’extrême-droite québécoise à la croisée des chemins

À la lumière de l’analyse développée ci-haut, que pouvons-nous dire sur l’extrême-droite dans notre province ? Nous pouvons d’abord soutenir que cette nébuleuse fait face à des dilemmes similaires à ceux rencontrés par l’extrême-droite américaine, avec des tensions internes sur le discours à tenir afin de promouvoir un agenda raciste sans être accusé de racisme. Des groupes, tels que la branche québécoise des Soldats d’Odin, assument fièrement leurs origines néonazies et leurs pratiques violentes. D’autres groupes, tels que La Meute et Storm Alliance, usent d’une plus grande prudence, en rejetant notamment toute accusation de racisme et en développant au passage des discours vides ou étriqués sur la liberté d’expression et la défense des lois canadiennes.

On peut également noter qu’une faiblesse de l’extrême-droite québécoise, lorsqu’on la compare aux groupes qui sévissent en France, en Scandinavie ou aux États-Unis, est sa difficulté à recruter la jeunesse. Ici, la plupart des figures publiques et des membres les plus actifs et actives des organisations d’extrême-droite ont atteint la cinquantaine. Contrer l’intégration des millenials dans ces organisations constitue sans doute l’une des réussites – et des priorités pour les années à venir – des mouvements antiracistes québécois.


Les deux auteurs sont membres du Collectif Interdisciplinaire de Recherche sur les Identités Collectives (CIRIC).

Photo : extrait du film de @Madoc sur la manifestation du 25 novembre à Québec