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Trajectoires internationales de l’extrême-droite : quelles leçons pour le Québec ?

Emanuel Guay, Francis Dolan, 2 octobre 2017

Après une relative accalmie durant les Trente Glorieuses (1946-1975), l’extrême-droite a repris du terrain en Europe au cours des années 1980 et 1990, pour finalement devenir une composante centrale de la politique européenne depuis les années 2000. En Amérique du Nord, aucun parti d’extrême-droite n’est parvenu à se tailler une place importante dans le jeu électoral au cours des dernières décennies, bien que des groupes tels que le Ku Klux Klan et le Parti Nazi Américain y aient mené des actions de terrain durant toute cette période. Afin de s’outiller pour comprendre ce qui se passe présentement au Québec – où l’extrême-droite prend de plus en plus de place sans pour autant avoir des assises aussi solides qu’ailleurs dans le monde – nous étudierons les processus ayant mené à la constitution de trois groupes majeurs dans la droite xénophobe contemporaine, soit le Front National en France, le United Kingdom Independence Party (UKIP) en Grande-Bretagne et l’administration Trump aux États-Unis. Cette étude nous permettra, en conclusion, de partager quelques réflexions sur les voies possibles d’évolution de l’extrême-droite au Québec, et les manières de s’y opposer efficacement.

Front National

Le Front National, de ses débuts en 1972 jusqu’au tournant des années 1980, est demeuré une organisation très marginale, dont la principale tâche fut de rallier les différentes tendances de l’extrême-droite française – des royalistes aux théoriciens antisémites en passant par les nostalgiques du Régime de Vichy – sous une seule bannière. Cette phase de son histoire correspond à un processus de consolidation, par lequel son fondateur Jean-Marie Le Pen s’est imposé comme la voix de l’extrême-droite française – souvent à grands coups de poings contre les groupes dissidents – en posant ainsi les bases de son expansion au-delà des cercles habituels de la droite radicale à partir des années 19801. En 1986, il remporte 35 sièges de l’Assemblée Nationale, connaîtra des difficultés dans les années 90 puis reviendra en force avec le projet de normalisation du parti, porté par Marine Le Pen en 2011.

UKIP

Le UKIP, pour sa part, n’est pas né d’une unification de la base extra-parlementaire de l’extrême-droite autour d’un parti, mais plutôt d’une crise interne au Parti Conservateur britannique sur la question de l’Union Européenne. La franche la plus résolument nationaliste et eurosceptique de ce parti, mené par l’historien Alan Sked, a effectivement décidé de se séparer du Parti Conservateur en 1993, en établissant au passage des alliances avec Enoch Powell et d’autres racistes notoires2. C’est donc un processus de scission qui a permis la formation du UKIP, en rassemblant l’aile la plus réactionnaire du parti dominant de centre-droite autour d’un agenda anti-Union Européenne et anti-immigration qui leur a permis d’obtenir quelques sièges au Parlement européen, sans trop de succès aux élections nationales pour le moment.

Administration Trump

La montée de Donald Trump à l’intérieur du Parti Républicain et sa victoire électorale en novembre 2016, finalement, correspondent à un processus d’appropriation, par lequel une candidature ouvertement xénophobe s’impose à l’intérieur d’un parti dominant qui, tout en partageant souvent des idées similaires à la candidature rebelle, demeure dans l’ensemble plus modéré que cette dernière. Le cas de Trump est intéressant car il illustre bien la complexité de ce phénomène : tout en étant rejeté par une part importante de l’establishment du Parti Républicain, il demeure que Trump est parvenu à gagner les élections grâce, d’une part, à une alliance avec la droite chrétienne après la défaite de leur propre candidat aux primaires républicaines, Ted Cruz, et d’autre part grâce à la fidélité de l’électorat de Mitt Romney3. En somme, bien que les mouvements d’extrême-droite américains aient supporté Trump4, son ascension au pouvoir a ultimement reposé sur un équilibre entre son statut d’outsider ouvertement xénophobe et le support des leaders et de l’électorat de droite plus modérés.

L’extrême-droite au Québec : quelle évolution possible ?

Que pouvons-nous dire sur l’extrême-droite québécoise, à la lumière des cas étudiés plus haut ? Nous pouvons d’abord soutenir que le travail de consolidation des forces xénophobes est bien loin d’être achevé au Québec, avec de nombreuses divisions entre les groupes d’extrême-droite et à l’intérieur des groupes eux-mêmes, comme en témoigne notamment les dissensions internes dans La Meute5. D’autre part, la possibilité d’une scission à l’intérieur d’un parti dominant demeure envisageable à moyen terme, bien qu’un tel processus dépend de l’évolution de la lutte entre le PQ et la CAQ pour l’électorat nationaliste identitaire. Finalement, l’appropriation par une figure charismatique ou un groupe d’un parti dominant au Québec semble assez peu probable pour le moment, à moins qu’un PQ affaibli par une défaite électorale en 2018 ou en 2022 finisse par céder les rennes du parti à un ou une leader ouvertement populiste et xénophobe – dans le prolongement de Jean-François Lisée, mais avec encore moins de retenue. Dans tous les cas, nuire à toute tentative d’unification de l’extrême-droite et rassembler les forces de gauche autour d’objectifs communs, tout en assurant la diffusion de nos idées au-delà des milieux déjà acquis à notre cause, demeurent sans doute les meilleurs outils à notre disposition pour empêcher que la haine se dote d’organisations et d’assises institutionnelles durables au Québec dans les années à venir.


Les deux auteurs sont membres du Collectif Interdisciplinaire de Recherche sur les Identités Collectives (CIRIC).
1— REYNIÉ, Dominique. Le tournant ethno-socialiste du Front national, article publié dans Études, 2011, vol. 415, no 11, p. 463-464.
2— SEYMOUR, Richard. UKIP and the crisis of Britain, article publié dans Socialist Register, 2015, vol. 52, p. 25-26.
3— DAVIS, Mike. Election 2016, article publié dans New Left Review, Jan/Feb 2017, no 103, p. 5.
4--- INDEPENDENT. (Page consultée le 27 septembre 2017). The Ku Klux Klan officially endorses Donald Trump for president, [En ligne]. Adresse URL : http://www.independent.co.uk/news/world/americas/us-elections/the-ku-klux-klan-officially-endorses-donald-trump-for-president-a7392801.html ; BBC. (Page consultée le 27 septembre 2017). US election : Trump and the rise of the alt-right, [En ligne]. Adresse URL : http://www.bbc.com/news/election-us-2016-37899026.
5- CAMUS, Xavier. (Page consultée le 27 septembre 2017). Rambo Gauthier serait de mèche avec l’ex-chef de La Meute, [En ligne]. Adresse URL : https://xaviercamus.com/2017/09/26/rambo-gauthier-serait-de-meche-avec-lex-chef-de-la-meute/.