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Un festival pour comprendre et combattre le racisme systémique

Bérengère Ruet, 2 octobre 2017

Dans le contexte récent de désinhibition des mouvements d’extrême-droite, de la montée inquiétante du racisme anti-immigrant et de l’islamophobie en Amérique du Nord, le Festival des Solidarités « Vivre Ensemble », qui s’est déroulé à Côte-des-Neiges du 15 au 17 septembre, a fait le pari de la diversité pour s’attaquer à un sujet au cœur de l’actualité : le racisme systémique. Co-organisé par Alternatives et la Fondation Rosa-Luxemburg Stiftung-New York, le festival a rassemblé des activistes en lutte, au Québec et aux États-Unis, contre toutes les formes de racisme qui y sévissent.

« J’ignore s’il y a un endroit pour nous dans ce monde où les Blancs ne sont pas racistes. » Cette déclaration de Carmen Dixon (Black Lives Matter) lors du panel de clôture, « Comment combattre le racisme systémique ? » annonce le ton des discussions. Ici, pendant un jour et demi, on parle de racisme sans langue de bois ni complaisance, un racisme institutionnalisé et pluriel qui se reflète dans la diversité des groupes représentés par les panélistes : Noirs-Américains et Noirs-Canadiens, peuples autochtones, travailleurs et travailleuses migrant.e.s, Musulmans, Haïtiens, travailleuses philippines, assistés sociaux, chauffeurs de taxi. À travers les débats, le racisme systémique est décortiqué sous toutes ses formes, de l’indifférence envers les Premières Nations à la violence policière contre les Noirs-américains, en passant par l’injustice économique institutionnalisée, des lois discriminatoires ou encore une Histoire amnésique enseignée dans les manuels scolaires.

Pourtant, loin d’être des minorités silencieuses, ces groupes s’organisent et revendiquent leurs droits. « Le problème principal, ce n’est pas qu’on ne sait pas comment exprimer nos revendications, le problème c’est que les politiciens et ceux qui ont le pouvoir de prendre des décisions refusent de les entendre. Les organismes communautaires font un travail extraordinaire pour prouver que des solutions existent pour réduire la pauvreté et le recours à l’assistance sociale. Mais ils sont confrontés à une surdité tout aussi extraordinaire de la part des décideurs politiques. » (Cathy Inouyé, Projet Genèse).

Face à des institutions qui échouent à répondre à ces enjeux de fond, les organismes communautaires trouvent leurs propres solutions à l’échelle locale. À Jackson, Mississipi, où 80% de la population est noire, Kali Akuno et ses collègues de Cooperative Jackson travaillent depuis plus de 10 ans à transformer les institutions politiques et économiques locales, aux mains de l’élite blanche. À Montréal, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, représenté par Mostafa Henaway, mène des luttes juridiques pour défendre les droits des travailleurs engagés par les agences de travail temporaire. Widia Larivière, militante autochtone au sein de l’organisation Mikana, s’attaque quant à elle à l’ignorance et à l’indifférence, « qui est une forme de racisme », en sensibilisant et éduquant divers publics à la réalité des peuples autochtones au Québec. Et ce ne sont là que quelques exemples.

Dans la salle de sport du Centre Communautaire de Côte-des-Neiges, transformée en salle de conférence pour l’occasion, les panélistes sont applaudis par un public admiratif. Puis vient l’heure des questions : « Comment peut-on reproduire vos modèles dans nos quartiers ? » « Quel rôle pour les Blancs qui voudraient s’engager ? » « Comment les syndicats peuvent-ils intégrer, dans leur combat pour la justice économique, celui pour une justice économique pour tous ? » « Comment créer des ponts entre le Canada et les États-Unis pour renforcer les mouvements sociaux ? ». Finalement, elles sont une et même question : comment unir nos luttes pour être plus forts, pour être entendus, puisque nous sommes les 99% ? L’existence même de ce festival apporte déjà une réponse.

À une centaine de mètres de là, dans le Parc Jean Brillant, l’ambiance est plutôt à la fête et à la célébration des cultures. Le comité aviseur de Côte-des-Neiges a géré une programmation culturelle haute en couleur d’artistes engagés. Répartis en cercle autour de la tente principale, des kiosques installés pour la journée du samedi offrent aussi un panel, culinaire cette fois, et entièrement « local » : made in Côte-des-Neiges. Sahar et Mehrnaz, les joues rougies par le soleil qui frappe leur étal, présentent fièrement les multiples douceurs iraniennes et les « tahcheen » (plat à base de riz, poulet, yogurt et saffran) qu’elles ont cuisinés la veille et l’avant-veille. À l’opposé du parc, Sabine, d’origine Guadeloupéenne, vend ses délicieux pains aux bananes et à la noix de coco, aidée par son mari Joël et leur fille Norah. Sabine a créé il y a dix ans à Côte-des-Neiges une organisation communautaire, Femmes et Traditions, qui a pour but de promouvoir la transmission, par les femmes, de leur culture et de leur identité. Des femmes venues d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine se retrouvent une fois par mois pour danser, cuisiner, et comparer les modes vestimentaires de leurs pays d’origine.

À 17h30, les panélistes et leur public rejoignent finalement le Parc Jean Brillant pour une clôture en musique avec Kalmunity. La journée a été intense. Certains allument des cigarettes, d’autres se regroupent pour discuter dans la douceur de la fin d’après-midi, et peut-être pour parler de futures collaborations.
Pari réussi pour le Festival des Solidarités ? Il est trop tôt pour dire ce qui sortira de ces rencontres, à court et à plus long terme. Mais à l’heure du premier bilan, les organisateurs semblent satisfaits. « On a cherché à faire passer le message à un autre public, surtout aux groupes communautaires du quartier et aux groupes syndicaux. Je pense qu’on a réussi car j’ai vu des personnes que je n’avais jamais vues avant dans les événements d’Alternatives. » confie Safa Chebbi, du Conseil d’administration d’Alternatives. « Ce qu’on essaie de faire, c’est de créer un espace de rencontre pour les mouvements sociaux, pour qu’ils se renforcent et trouvent des solutions pour agir ensemble. » Le lendemain, dimanche 17 septembre, une table de concertation sur le racisme systémique est organisée, afin de se pencher sur les débats des deux journées précédentes, et d’en tirer des pistes d’action communes. Le Festival des Alternatives se referme silencieusement, mais dans Côte-des-Neiges, ses échos retentissent encore.