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L’automne à Paris

Claude Vaillancourt, 26 septembre 2017

Pour le visiteur à Paris, il est évident que la ville porte encore bien visibles les cicatrices des attentats terroristes de 2016. Il lui faut passer par un contrôle et un détecteur de métal dès qu’il franchit le seuil d’un édifice public, musée ou bibliothèque. Des soldats trop jeunes et armés jusqu’aux dents parcourent des lieux aussi paisibles que la rue Mouffetard. Dans cette ville, splendide sous la lumière d’automne, on vous rappelle constamment à quel point ou vous protège, mais aussi qu’une catastrophe peut être imminente.

La misère prend un visage nouveau. Les sans-abris y sont toujours nombreux. Mais ils ne se composent plus d’abord et avant tout d’hommes usés par la vie. En des endroits toujours inattendus, on voit des familles entières installées sur les trottoirs, et qui y passent la nuit, dans le froid, à la belle étoile. Dans d’autres lieux plus discrets, on y croise des tentes entassées, une triste accumulation d’abris de fortune. Et cela, à quelques dizaines mètres de ces nombreuses vitrines qui affichent un luxe ostentatoire.

Cette misère du monde qui se répand sur Paris, ou qui s’est exprimée par une haine aveugle, ne peut qu’être acceptée avec une forme de fatalisme. Elle relève d’une conjoncture mondiale d’une grande complexité, devant laquelle plusieurs se sentent dépassés. Bien sûr, la France n’est pas totalement innocente de ces malheurs qui lui tombent dessus (comme le Canada d’ailleurs). Mais il devient inévitable de pactiser avec tout cela, sans nécessairement tout accepter, en se disant que personne ne doit perdre de vue l’absolue nécessité de régler ces problèmes.

La grande question politique de la rentrée, sur laquelle beaucoup croient avoir plus de prise, est la réforme du travail par le gouvernement d’Emmanuel Macron. À Paris — mais aussi ailleurs en France —, les manifestations se succèdent, et d’autres suivront encore. Cette loi du travail est en fait un grand démantèlement de celle qui existait jusqu’à maintenant et qui donne de bonnes protections aux travailleurs et aux travailleuses.

Avec la nouvelle loi, il deviendra beaucoup plus facile aux patrons de licencier leurs employés. Le pouvoir des syndicats sera considérablement réduit. Conséquence de tout ceci, une plus grande précarisation du travail, au grand avantage des patrons, qui profiteront de plus de souplesse pour mener leur entreprise comme ils le veulent. Leurs employés, par contre, seront grandement privés d’une protection sociale efficace. Ces sacrifices sont nécessaires pour rendre la France plus compétitive, selon Emmanuel Macron. Elles sont plutôt tributaires d’un capitalisme de plus en plus sauvage et qui tient compte le moins possible des individus.

La loi du travail ne sera pas simplifiée pour autant, contrairement à ce qu’on laisse croire. Elle en deviendra plutôt kafkaïenne. Le juriste Emmanuel Dockès affirmait, en entrevue à la revue Politis, que « pour satisfaire une multitude de lobbies et des revendications souvent contradictoires, nous avons une législation épouvantablement complexe et des textes eux aussi contradictoires ».

Pour faire passer cette loi, Emmanuel Macron s’appuie sur la légitimité de celui qui a été élu avec une claire majorité, et dont cette réforme était une promesse électorale connue. Tous ne l’entendent pas ainsi. Le président a pris le pouvoir alors que le taux d’abstention au deuxième tour a été particulièrement élevé, et que plusieurs se sont résignés à l’appuyer pour marquer leur rejet du Front National et de Marine Le Pen. Les sondages, nettement en défaveur de la loi, montrent bien que son adoption est une manœuvre risquée pour le gouvernement.

Les défis demeurent importants pour celles et ceux qui s’y opposent, dont le principal est de rester unis. La CGT, une importante confédération syndicale et le parti politique la France insoumise, dirigé par Jean-Luc Mélanchon, se concurrencent pour prendre la tête de la contestation, alors que le mouvement syndical lui-même est divisé. Chacune de ces deux instances a organisé sa grande manifestation, ce qui a permis d’exprimer deux fois plutôt qu’une un sérieux mécontentement.

La police a cherché à réduire l’importance de ces démonstrations en calculant à la baisse le nombre de manifestants. Par exemple, lors de la marche du 23 septembre, elle affirmait que ceux-ci se limitaient à 30 000 personnes, plutôt que 150 000 personnes, ainsi que le soutenaient les organisateurs. Pour avoir vu de mes yeux vu les marées humaines qui déferlaient, il semble évident que la police vise à semer le doute pour mieux discréditer les opposants, une manœuvre particulièrement douteuse et d’une grande mauvaise foi.

La bataille sera très difficile. Depuis plusieurs années, les gouvernements français se sont fait un point d’honneur de ne pas céder à la « rue ». Mais celle-ci a tout de même remporté la lutte contre les contrats de première embauche en 2006, ce qui reste ancré dans bien des mémoires.

Paris, orgueilleuse, fragile et combattive comme toujours, vit cet automne une autre de ces luttes qui permettra peut-être de corriger une nouvelle forme de trahison de la démocratie. Une victoire serait un exploit remarquable et permettrait de mettre enfin un stop à la tendance néfaste mais généralisée à abaisser les conditions de travail.

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