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Décroissance vs. Capitalisme : théorie et pratique d’une société du partage

Bérengère Ruet, 1er juin 2017

En mai, un cycle conférences de l’ Upop Montréal s’est tenu à l’Auditoire, intitulé Vers un monde post-croissance : stratégies de sortie du capitalisme. Yves-Marie Abraham, l’intervenant principal, est professeur agrégé à HEC et chercheur sur le thème de la décroissance. Mais la décroissance, c’est quoi au juste ? Petit tour d’horizon avec ce personnage atypique qui enseigne à HEC comment sortir du capitalisme.

En ce lundi de mai, malgré la pluie battante, l’Auditoire fait salle comble. Une douzaine de personnes sont assises par terre et au fond de la salle les gens restés debout sont au coude à coude. Les plus chanceux arrivés tôt sont attablés avec une bière. L’ambiance est détendue, presque festive. Le public est plutôt dans la trentaine, mais les jeunes ne sont pas les seuls à avoir fait le déplacement : quelques syndicalistes aguerris sont venus écouter ce que les nouvelles générations avaient à dire. Et comprendre ce mouvement au nom intentionnellement provocateur : « la décroissance ».

Décoloniser notre imaginaire

Pour détricoter le nœud d’idées fausses et de questionnements autour de la décroissance, Yves-Marie Abraham ouvre le cycle de conférences par un exposé limpide. La première étape, nous dit-il, est de « décoloniser notre imaginaire ». Nous sommes tous imprégnés de croyances si ancrées qu’elles sont devenues des faits indiscutables. Du côté des politiques, des journalistes ou des conversations de bistrot, « la croissance » est le remède universel aux maux de ce monde : chômage, pauvreté, conflits, etc. Nous nous répétons religieusement la formule suivante : Croissance = progrès = bonheur

« La croissance du PIB, c’est l’obsession de nos dirigeants politiques et économiques. » déplore Yves-Marie Abraham. « Mais est-ce qu’elle est pour autant synonyme de bien-être ? Il suffit de regarder autour de nous : est-ce que depuis les dernières décennies nous avons gagné plus de santé pour tous ? Un meilleur air à respirer ? Une alimentation plus saine ? Une éducation de qualité accessible à tous ? Moins d’inégalités ? Finalement, est-ce que nous avons plus de bonheur, de liberté, de paix ? »

En réalité, de plus en plus de personnes tirent sourdement la sonnette d’alarme : une croissance infinie dans un monde fini est impossible. Pire que cela, la croissance telle que nous la connaissons aujourd’hui en occident n’est possible qu’au prix de l’injustice, de la destruction et de l’aliénation.

Sortir de la société de croissance : une triple exigence

La décroissance n’est pas une philosophie d’isolement. Au contraire, elle implique d’accroître les liens avec tout ce qui nous entoure (humains, environnement, communautés) mais sous une forme radicalement différente. Elle n’est pas non plus une philosophie de renonciation à ce qui nous est le plus cher. Au contraire elle répond aux besoins humains les plus fondamentaux : survivre, s’entraider, être libre. D’après Yves-Marie Abraham, la décroissance répond cependant à une triple exigence.

L’exigence de soutenabilité. Aujourd’hui, non seulement nous exploitons au-delà des réserves biochimiques de la planète, mais nous accumulons bien plus de déchets qu’elle ne peut en absorber. Continuer dans cette direction, c’est tout simplement s’auto-détruire en tant qu’espèce et condamner les générations futures à assumer les conséquences de nos actions et de nos inactions.

L’exigence de justice. La société capitaliste s’est construite sur un triple rapport d’exploitation : exploitation de la force de travail à travers le salariat ; exploitation du labeur gratuit de la femme par l’homme ; exploitation coloniale et néocoloniale des pays dits « du sud » par les pays dits « du nord ». Questionner la croissance c’est reconnaître que nous sommes tributaires de ces injustices centenaires, et vouloir y mettre un terme.

L’exigence d’autonomie. Il s’agit d’un questionnement ontologique : quel type de vie souhaitons-nous mener ? D’après Yves-Marie Abraham, les machines et les marchandises ont colonisé notre monde et jusqu’à notre être : nous en avons besoin pour exister. La décroissance interroge notre dépendance à ces choses et pose la question de notre liberté d’hommes et de femmes.

Enseigner la décroissance à HEC : un paradoxe ?

Soyons clairs : HEC n’est pas devenue anticapitaliste. Toutefois, le fait qu’Yves-Marie Abraham puisse y enseigner que le modèle de l’entreprise est au cœur du problème, qu’innovation ne veut pas dire progrès et que le droit à la propriété est en contradiction avec le droit à la vie est plutôt bon signe pour la liberté académique. Du côté des étudiants, l’engouement est réel et un deuxième cours a dû être ouvert, preuve qu’il existe une demande forte pour un enseignement pluriel et la remise en question des orthodoxies dominantes. Mais la direction de HEC reste frileuse et pour les professeurs comme Abraham le chemin est parfois frustrant. Des conférences comme celles de l’Auditoire lui permettent de s’échapper pour un temps d’un environnement parfois hostile, et de partager ses convictions avec un public plus large.

D’accord, mais concrètement on fait quoi ?

À l’occasion du Forum Social Mondial, un « collectif pour une décroissance conviviale  » s’est formé et se réunit régulièrement depuis pour explorer les solutions concrètes, les « uto-pistes » d’action. Au cœur de ces solutions, on trouve la notion de communs. Les communs, explique Yves-Marie Abraham, ne sont pas des choses, c’est un principe politique de démocratie radicale qui, selon P. Dardot et C. Laval, doit être appliqué à tout ce qui touche à notre vie. Cela concerne donc à la fois le sol, l’habitat ou les moyens de production, que la connaissance, la santé ou l’éducation. En d’autres termes, il est une philosophie du partage des biens, des espaces, des savoirs, en en garantissant l’accès à tous et une gestion collective démocratique. Couchsurfing, Wikipédia, les monnaies locales, les coopératives en sont quelques exemples. À Montréal, on peut citer les initiatives comme Les Amis du Champ des Possibles, La Remise ou les jardins communautaires.

Bien-sûr, nous n’allons pas abolir la propriété privée du jour au lendemain, mais c’est là qu’intervient un deuxième concept clé de la décroissance : la masse critique. Caroline Tremblay, étudiante en maitrise à HEC, explique qu’obtenir la majorité n’est pas la condition nécessaire du changement. Il suffit d’atteindre une « masse critique » pour faire basculer la balance et influencer l’ensemble de la société. L’exemple des cyclistes en ville est donné : ils représentent rarement la majorité (sauf peut-être à Copenhague) pourtant dans une ville comme Montréal ils ont réussi à s’imposer et à influencer les politiques d’aménagement urbain. Grâce à ces changements, l’utilisation du vélo est de plus en plus accessible, ce qui incite davantage de résidents à délaisser leur voiture.

Mais les initiatives de ce type, si elles sont nécessaires, ne suffisent pas toujours. Pour Yves-Marie Abraham, la décroissance passe par une reconquête, nécessairement combative, des moyens de notre autonomie. « J’ai tendance à penser que ça ne va pas se faire pacifiquement. »

À la fin de ce cycle de quatre conférences sur une société post-croissance, chacun repart avec plus de questions qu’il n’en avait au début, mais peut-être aussi avec un sentiment plus grand d’espoir en l’humanité. La décroissance donne des pistes, pas des réponses. Les réponses, c’est à chacun de nous de les trouver et de les partager. Mais si la décroissance est aussi une philosophie de la lenteur, ne tardons pas trop tout de même. Il y a plus d’un pain sur la planche.


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