Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

La grève de Murdochville, 60 ans plus tard

Plaidoyer pour que nos mémoires n’oublient pas ceux et celles (celles et ceux) qui ont milité

Claudia Feuvrier, 1er juin 2017

Il y a 60 ans déjà avait lieu l’une des grèves les plus percutantes de l’histoire du Québec, dans une ville créée seulement quatre ans plus tôt en plein cœur de la Gaspésie par la Gaspé Copper Mines, une filière de la Noranda Mines. La communauté gaspésienne s’y réunira le 27 mai prochain pour commémorer le soixantième anniversaire de cette grève historique. Les familles des travailleurs, des représentants syndicaux des Métallos et de la FTQ ont déjà confirmé leur présence.

Au-delà de cette commémoration, les événements de la grève de Murdochville passent malheureusement souvent sous silence, même s’ils font partie intégrante de notre histoire commune et de la construction de la société québécoise contemporaine.

« Faisons un bond en arrière de 60 ans pour nous remémorer ce qu’il s’est passé le 27 mai 1957 : » Au risque de simplifier à outrance, la grève de Murdochville dure sept mois et oppose principalement deux camps : les travailleurs d’un côté, et de l’autre la Gaspé Copper Mines , appuyée par le gouvernement Duplessis, près de 800 briseurs de grève et quelques 50 policiers. Au cœur du conflit se trouve l’enjeu de la reconnaissance syndicale, alors que le choix des travailleurs d’être représentés par le syndicat des Métallos est catégoriquement refusé par la compagnie. La grève prend fin en octobre 1957, mais la reconnaissance syndicale des Métallos ne sera reconnue qu’en 1965.

Grève illégale, certes, mais légitime, sans aucun doute

Le mandat de grève de 1957 n’ayant pas d’autorisation syndicale, celle-ci est tout de suite jugée illégale. Mais la question de sa légitimité est ici très intéressante, au moment où l’activité syndicale pouvait être synonyme de sanctions et même de congédiement pour les travailleurs. L’historien Jean-Marie Thibeault parle ainsi, dans un texte soulignant les 50 ans de la grève paru dans le Devoir en 2007, du « refus global ouvrier ».

En toile de fond, le règne de Duplessis, la guerre froide, la chasse aux rouges et… les prémisses de la Révolution tranquille. Il va donc sans dire que le syndicalisme n’a pas très bonne presse à ce moment, et la compagnie minière sait tirer profit de ce contexte politique difficile. Le 8 mars 1957, le président du syndicat Théo Gagné est congédié. C’est la goutte qui fait déborder le vase : les travailleurs entrent en grève le 11 mars.

La grève est notamment marquée par des affrontements parfois très violents causant entre autres la mort de deux travailleurs, ce qui contraste grandement avec la « douceur » de la révolution tranquille.

Un héritage à conserver

Que savons-nous aujourd’hui de cet héritage lourd de sens ? Les livres d’histoire n’en font que rarement mention, pourtant il s’agit de gens bien de chez nous qui ont payé -parfois au prix de leur sang- pour que leurs droits et ceux de tous les québécois et de toutes les québécoises soient respectés.
Pour Michel St-Pierre, membre du comité d’organisation, la grève de Murdochville représente un tournant dans la lutte pour les droits des travailleurs :
« À partir de la grève, le droit de négociation est autorisé, les commissions des normes du travail sont créées, un nouveau code du travail est adopté au Québec… À partir du moment où l’individu est libre de choisir son syndicat, il obtient une qualité de vie supérieure, c’est le maillon fort de la Révolution tranquille, et c’est un retour important à faire pour repenser le système aujourd’hui. »
S’y est également dessiné le futur du paysage politique québécois et canadien, alors que participent à la marche du 19 août les syndicalistes Michel Chartrand, Louis Laberge et Jean Marchand et que l’événement est couvert par les journalistes René-Lévesque et Pierre Eliot Trudeau. Murdochville symbolise l’avant-scène du soulèvement d’une population complète. Murdochville, c’est le moment où les travailleurs -gaspésiens de surcroit- prennent conscience de leurs droits, d’une part, mais surtout de leur capacité de mobilisation à grande échelle.

Félix Leclerc écrivait « La Gaspésie, le pays intérieur de chacun de nous, patient, silencieux, inconnu. Le cri qui fera peur à tout le monde, c’est de là qu’il viendra ».

La grève de Murdochville, bien que celle-ci se soit passée en Gaspésie, région lointaine pour une majorité de québécois demeurant en métropole, a eu des impacts non négligeables sur les luttes syndicales, le militantisme québécois et la redéfinition des droits des travailleurs. Dans une aire où le monde du travail se redéfinit (répétition avec « redéfinition » juste avant), les expériences du passé ne doivent pas être ignorées. Comme l’ont rappelé Alain Harrisson et Marcel Landry, « nous avons le devoir de nous rappeler ce conflit qui a marqué la société québécoise et le monde du travail ».

Au niveau individuel, le coût a toutefois été cher payé par les travailleurs et leurs familles. Bien que la reconnaissance syndicale soit autorisée quelques années plus tard, plusieurs travailleurs ont perdu leur emploi, et même plus (préciser). La commémoration du 27 mai a donc pour but de souligner l’avancée collective de la grève, certes, mais également de faire en sorte que le sacrifice de ces militants ne sombre pas dans l’oubli.