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L’avenir tumultueux de l’ALÉNA

Claude Vaillancourt, 31 mai 2017

La semaine dernière, Chrystia Freeland, ministre des affaires étrangères du Canada, rencontrait son homologue mexicain Luis Videgaray pour lui offrir son soutien dans la renégociation de l’ALÉNA. Pendant ce temps, des centaines de représentants de nombreuses organisations de la société civile se réunissaient dans un vaste forum pour affirmer leur opposition à cet accord commercial désastreux pour les populations. Entre les ministres et les citoyens inquiets, aucun dialogue n’a été entrepris.

Alors que les ministres s’entendaient sur le projet de « moderniser » l’ALÉNA, sous l’impulsion de Donald Trump, les représentants d’organisation n’en finissaient plus de détailler les méfaits de l’accord. Les Mexicains, plus particulièrement, en ont durement subi les conséquences.

Depuis la signature de l’ALÉNA, la croissance au Mexique a été anémique, les emplois mal payés, le tissu social grandement abimé. L’importation massive du maïs subventionné américain a détruit l’agriculture paysanne et le pays a désormais perdu sa souveraineté alimentaire : outre le maïs, le poulet, le bœuf et tant d’autres produits essentiels proviennent surtout des États-Unis.

Désormais vulnérabilisé par ses faibles performances économiques, le Mexique est décimé par une guerre des narcotrafiquants qui n’en finit plus et qui fait de lui l’un des pays où l’on compte le plus grand nombre d’homicides. On pourrait affirmer que l’ALÉNA n’est pas responsable de tous ces maux. Bien des Mexicains, cependant, ne partagent pas cet avis et voient dans cet accord ce qui a ouvert largement la porte à un néolibéralisme destructeur.

Sans être aussi noir, le bilan de l’ALÉNA est aussi très négatif pour le Canada et les États-Unis : effondrement du secteur manufacturier, poursuites de multinationales contre les États, stagnation des salaires, croissance marquée du travail précaire, réduction du filet social, etc. C’est d’ailleurs cette colère très répandue dans son pays qui a poussé Donald Trump à déclarer qu’il s’agissait du pire accord commercial jamais signé, ce qui lui a valu un nombre important de votes.

Si Trump a eu un certain flair politique en comprenant les frustrations d’une partie de la population des États-Unis, il ne faut certes pas compter sur lui pour proposer des solutions valables. La lettre envoyée par les États-Unis à ses deux partenaires demandant l’ouverture des négociations montre qu’en réalité, on cherche à radicaliser les mesures qui ont tellement affecté la classe moyenne.

Les Américains veulent inclure dans l’ALÉNA le commerce électronique, les sociétés publiques, les services, les mesures sanitaires et phytosanitaires, le travail, l’environnement, les droits de propriété intellectuelle. Il s’agit principalement d’affaiblir les règlementations existantes (sauf pour la propriété intellectuelle), diminuer le rôle de l’État, favoriser la privatisation des services publics.

Ces demandes sont familières : elles ont été l’enjeu de négociations lors des accords dits de « deuxième génération », comme celui entre le Canada et l’Union européenne ou l’Accord de partenariat transpacifique (PTP).

Comment se fait-il alors que Trump, qui a déchiré le PTP sitôt élu, est maintenant prêt à négocier un accord qui reprend les mêmes termes ? Deux choses l’une : ou bien le président étatsunien ne pense qu’aux intérêts de sa classe sociale et utilise les manœuvres les plus grossières pour les préserver ; ou bien il n’a jamais bien compris ce qui se trouve dans les accords de libre-échange et se fait aisément manipuler par une équipe de négociateurs aguerris et incapables de concevoir le commerce international autrement.

Nous sommes déjà assurés que les négociations seront très difficiles. Entre Trump qui veut tout pour lui et rien pour les autres, les gouvernements canadien et mexicain libre-échangistes jusqu’à l’aveuglement, mais qui n’oseront peut-être pas tout sacrifier, et une population en colère, lasse de tant perdre en faveur des plus riches, il ne sera pas facile de faire la part des choses.

Les négociateurs ont déjà prévu un calendrier serré et souhaitent que tout se termine avant les élections mexicaines en 2018 et celles de mi-mandat aux États-Unis. Mission impossible, sans aucun doute. L’accord entre le Canada et l’Union européenne, par exemple, a pris cinq ans à se négocier, même si les deux parties s’entendaient au départ sur de nombreux aspects. Certes, beaucoup de rapprochements ont été faits entre les trois pays pendant les négociations du PTP. Mais le contexte politique n’est plus le même.

Pourtant, tout pourrait être tellement facile si les trois gouvernements prenaient des décisions favorables à leur population plutôt que dans l’unique intérêt des très grosses corporations. Lors du forum citoyen sur l’ALÉNA à Mexico, ont été adoptées une quinzaine de propositions qui transformeraient de fond en comble le commerce international, à l’avantage de tous et de toutes.

On demande entre autres plus de démocratie, la fin des tribunaux d’arbitrage en faveur des multinationales, un respect absolu des droits humains, des conditions de travail décentes, la protection des services publics, de la souveraineté alimentaire, de la culture, de l’environnement.
Tout ce qui relève en fait d’un véritable bon gouvernement. Pourquoi pas ne pas y arriver le plus rapidement possible ?

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