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Pas de capitalisme sans racisme

Mostafa Henaway, 12 janvier 2017

L’enjeu de la migration est devenu la question centrale de notre époque. La vague sans précédent de migration de masse en 2015, qui a battu des records avec le déplacement de 244 millions de personnes, l’illustre bien.

Au Nord, la réponse aux enjeux que cela suscite a été un déchaînement de xénophobie et de racisme, se traduisant par une extrême droite confiante presque partout. Bien que plusieurs voient dans cette nouvelle vague de racisme le résultat d’une crise du capitalisme, le renouveau d’un nationalisme comme outil pour « nous » protéger de « l’étranger » n’est pas nouveau. En réalité, il fait partie de l’ADN d’une configuration sociohistorique qui a permis la montée du capitalisme, la constitution de l’État-nation et le projet colonial.

Contre la pensée en silo

Or, demeure aujourd’hui une fausse opposition dans notre manière de concevoir la race et la classe comme des phénomènes séparés. Les deux doivent pourtant être prises en compte pour une compréhension plus profonde de l’économie politique du Québec et du Canada notamment.

La fondation du capitalisme au Canada repose en effet sur une logique racisée. La dépossession des terres autochtones et le vol de leurs ressources étaient fondamentaux pour l’accumulation historique du capital et ces mécanismes sont toujours bien à l’oeuvre aujourd’hui. Avec la Loi sur les Indiens, l’élite du Canada s’est assurée que les peuples autochtones soient marginalisés au sein d’un système d’apartheid. Un autre élément essentiel consistait à transformer les ressources volées en biens pouvant être vendus en Europe, ce qui supposait une importante main-d’oeuvre sous-payée.

Par exemple, les travailleurs chinois qui ont bâti l’infrastructure du capitalisme canadien étaient payés la moitié du salaire des travailleurs européens. En 1923, l’entrée en vigueur de la loi de l’immigration chinoise a permis de rendre cette main-d’oeuvre jetable grâce aux mesures d’expulsion. La fondation de l’État et du capital canadiens s’est réalisée sur une forme d’apartheid économique légalisé pour assurer l’accès aux ressources et à la main-d’oeuvre bon marché, s’appuyant sur la construction d’une identité nationale « canadienne » qui excluait les communautés marginalisées et les peuples autochtones, scellant ainsi des rapports inégaux.

Au Québec, les symptômes de racisme structurel restent présents tout autour de nous. Les audiences autour du projet de loi 62 sont terminées et son étude détaillée est en cours au moment d’écrire ces lignes. Loin de promouvoir les idéaux universels de laïcité, ce projet de loi régressif vise clairement les musulmanes et musulmans du Québec. Tout cela est présenté sous le couvert de la laïcité et de la civilité, alors que l’intention politique est manifestement de consolider certains segments de l’électorat en mobilisant un discours sur les communautés immigrantes. Ce qui est escamoté dans un tel discours est le contexte par lequel les actions des gouvernements occidentaux, dont le Canada, ont été à l’origine de déplacements de millions de personnes au Sud et en particulier dans le monde arabe et musulman. On n’a qu’à penser au rôle du Canada dans l’occupation de l’Afghanistan, à son soutien continu à l’apartheid israélien ou au fait que, cette année, le pays est devenu le deuxième plus important exportateur d’armes au Moyen-Orient, avec un contrat d’armement de 15 milliards avec l’Arabie saoudite.

Pendant ce temps, les Premières Nations vivent dans des conditions indignes. Selon l’ONU, le Canada se place entre le 6e et le 8e rang pour son indice de développement humain, mais en limitant l’échantillon de population aux seules Premières Nations, le pays se place quelque part entre les 63e et 78e rangs.

Contester les fondements du racisme structurel

Notre manière de nous mobiliser autour de la question du racisme est une question de premier ordre au Québec, alors que l’élite utilise des sentiments identitaires rigides et rétrogrades pour maintenir une position de privilèges, s’attaquer aux conditions de travail et maintenir les travailleuses et travailleurs racisés dans une situation de vulnérabilité et d’exploitation. Si les appels des mouvements progressistes pour des services publics égalitaires, une commission sur le racisme ou davantage de diversité culturelle dans toutes les sphères de la société (médias, arts, fonction publique, etc.) sont devenus les revendications les plus entendues lorsque vient le temps d’aborder le problème du racisme structurel, celles-ci ne permettent pas de s’attaquer à ses fondations. Elles ne feront que légitimer un système économique dont les racines sont plongées dans le racisme systémique et qui le perpétue. C’est plutôt par une prise en compte de la question de la race sous le capitalisme et de la reproduction d’une classe ouvrière racisée mondiale que nous pourrons réellement nous attaquer aux questions liées au racisme. Le capital a besoin de créer un « Autre » afin de marginaliser certaines communautés pour ses propres intérêts.

Cela signifie également que nous devons voir que les classes sont racisées et que le mouvement ouvrier doit prendre au sérieux les enjeux de migration. C’est en soutenant les luttes pour la régularisation des statuts d’immigration, pour l’autodétermination des peuples autochtones, pour la fin des interventions armées et économiques à l’étranger que nous pourrons bâtir un mouvement ouvrier à la fois fort et pertinent.


Voir en ligne : Le Devoir


Mostafa Henaway est organisateur au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants

Photo : Philippe Lopez Agence France-Presse