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Le gouvernement canadien et les partis politiques ne soutiennent plus les droits palestiniens

Jeremy Wildeman, 31 octobre 2016

Les récentes mesures de répression d’Elizabeth May envers son propre parti (le Parti vert du Canada) concernant son soutien pour les droits humains en Palestine s’alignent sur l’oppression générale actuelle mise en place par les autres partis politiques du Canada face au mouvement de défense des droits humains en Palestine.

Lors de sa réunion de juillet 2016, le Parti vert du Canada (GPC) a adopté une résolution (1) appelant au retrait de toute colonie israélienne sur les territoires occupés palestiniens. Ce programme a commencé il y a plus de quatre décennies. Ces colonies sont fermées d’un point de vue ethnique, enfreignent le droit international (2). Elles rendent impossible la solution à deux États que le Canada (3) soutient officiellement. Construire ces colonies représente une tactique d’extrême violence, d’intimidation et de strangulation économique, paramètres synonymes de misère pour la vie en Palestine. Ces colonies sont faites dans le but prédominant de pousser les ethnies palestiniennes à quitter (4) leur foyers pour aller vers des territoires isolés (hors des territoires occupés palestiniens) pour ainsi faire place aux Israéliens. Ce procédé de « remplacement » rappelle la façon dont les aborigènes étaient traités au Canada, une honte historique que le Parti vert (5) regrette profondément.

En général, il est juste de dire que les Canadiens ne considèrent pas de nos jours ce comportement comme démocratique ou acceptable.

Cependant, plutôt que de faire face à ces politiques israéliennes régressives, le gouvernement canadien et les leaders politiques dépensent beaucoup d’énergie (6) et de temps à les renforcer. Ils le font tout en sachant que l’établissement de colonies israéliennes et la ségrégation raciale sont au cœur de tous les conflits entre Israéliens et Palestiniens. Ce faisant, ils aggravent le déséquilibre existant entre le Moyen-Orient et le reste du monde. Qu’ils fassent parti du parti Libéral, Conservateur ou du Nouveau Parti Démocratique, les politiques choisissent d’accepter la direction israélienne du conflit et de l’occupation, refusant ainsi d’écouter la voix palestinienne.

Ayant choisi un camp, ils opèrent sous la simple croyance que les Israéliens sont par essence « bons » (7) et que les Palestiniens/arabes/musulmans sont « mauvais ». Ainsi, ils font tout pour empêcher les Canadiens en général de comprendre les nuances de la relation entre Israéliens et Palestiniens en territoires occupés. De plus, ces figures politiques punissent rapidement (8) les Palestiniens à chaque fois qu’ils prennent des décisions pouvant mettre au défi le règne israélien, ou qu’ils appellent à un vote pour des droits égaux. Dans la même logique, ce genre de politiques punissent et excluent régulièrement les Canadiens qui se font avocats des droits palestiniens, les qualifiant régulièrement en Novlangue de racistes, d’extrémistes voire d’antisémites !

C’est de cette façon que nous pouvons comprendre au mieux comment la chef du Parti vert du Canada Elizabeth May se bat contre le boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) mis en place par son parti, ayant pour but d’exercer une pression sur Israel pour arrêter l’installation de colonies israéliennes.

Exemples d’oppression

Il existe beaucoup de cas documentés (et davantage encore non documentés) d’oppression des Canadiens par leur gouvernement et leurs partis politiques pour avoir essayé d’aider les Palestiniens. Ce fut le cas en 2009 par exemple, lorsque le gouvernement a coupé les fonds de la coalition chrétienne KAIROS pour la plaidoirie des droits palestiniens. Par la suite, le ministre de « l’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada » Jason Kenney déclarait à un public israélien que l’organisation s’était vue supprimer ses fonds car (10) le gouvernement n’avait pas apprécié son opinion d’Israël, et qu’il appliquait une tolérance zéro face à l’antisémitisme. KAIROS soutien pourtant les droits humains et n’est en aucun cas antisémite. La déclaration de Kenney était basée sur des allégations faites contre KAIROS par trois organisations pro-Israël d’extrême droite. B’nai Brith, le Canadian Christian College et l’organisation NGO Monitor.

Dans le même ordre, immédiatement à l’aube de la guerre d’Israël et de ses bombardements sur Gaza durant l’hiver 2008/2009, la CAF (Canadian Arab Federation) fit plusieurs déclarations publiques, critiquant Israël, le gouvernement canadien et certaines figures publiques. Peu de temps après, Kenney ordonna au ministère de « l’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada » d’annuler le financement de la CAF, qui était alors de l’ordre de millions de dollars utilisés pour aider les nouveaux arrivants.

En Israël, une organisation de recherche basée à Haïfa, Mada al-Carmel, s’est vue recevoir trois subventions de la part du Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Réservées à la recherche, ces subventions portaient sur la marginalisation des femmes dans la société israélo-arabe, et sur le taux modeste de participation des Arabes à nationalité israélienne. Bien que financé par le gouvernement canadien, le Centre de recherches pour le développement international est en théorie censé être capable d’agir indépendamment de lui. En mars 2009, lors de la seconde année de financement, le CDRI a annulé des subventions (16) d’une valeur de 800 000 dollars sans aucune bonne raison, une somme représentant près de 40 % du budget de Mada al-Carmel.

De sérieuses allégations ont fait surface au sujet d’interférence de la part des Israéliens et du gouvernement canadien. Par la suite, le président du CDRI a lui-même reconnu que des inquiétudes concernant le financement de Mada al-Carmel avait été soulevées par l’ONG israélienne NGO Monitor (17), étroitement liée au gouvernement israélien et qui se concentre à combattre les missions des ONG de défense des droits humains en Palestine. Mada al-Carmel s’est battue contre l’annulation fallacieuse de son financement lors d’un procès en avril 2010, et une entente à l’amiable suivit peu de temps après en septembre 2010.

Au même moment, une organisation canadienne de droits appelée « Droits et démocratie » fut plongée dans la tourmente à cause de trois petites subventions de 10 000 dollars visant à aider des groupes renommés de défense des droits humains B’Tselem, Al Haq et Al Mezan, en Israël et en territoires occupés palestiniens. Tout comme le CDRI, Droits et démocratie était supposée pouvoir agir indépendamment du gouvernement qui, lui, finançait (19) l’organisation et nommait le conseil d’administration. Les trois subventions ont mené le gouvernement conservateur de Harper à nommer trois nouveaux membres du conseil avec des opinions pro-Israel d’extrême droite. Une bataille vicieuse s’est jouée (20) entre le Conseil d’administration et le personnel, impliquant des accusations non fondées faites par certains membres du conseil d’administration, alléguant que le président de l’organisation soutenait le terrorisme. Ces calomnies menèrent le directeur à succomber à une crise cardiaque, après avoir souffert de stress dû au harcèlement subi. L’histoire se conclue par un étrange cambriolage pendant les funérailles et un audit financier utilisé comme arme contre les membres du personnel qui permirent au gouvernement Harper d’abolir l’organisme en 2012.

Stratégies d’oppression

Mes recherches sur les projets d’aide au développement en territoires palestiniens occupés financés par le Canada de 2001 à 2012 m’ont permis de mieux comprendre l’étendue de l’oppression du gouvernement sur les actions en faveur des droits des Palestiniens au Canada. Sur les 16 interviews approfondies des coordinateurs de projet de 10 organismes canadiens que j’ai réalisées, 15 coordinateurs de 9 organismes ont mentionné que leur travail était mis à mal par le gouvernement canadien, notamment à cause de fausses accusations et de méthodes douteuses.

En général, le gouvernement canadien ne finance que les projets d’aide qui n’affectent pas la politique d’Israël (22) ou des projets qui renforcent davantage la politique d’occupation d’Israël, comme la formation des services de sécurité palestiniens (23) visant à maintenir l’ordre sous l’égide d’Israël. Les projets qui avaient pour but implicite de donner plus de pouvoir aux Palestiniens, en particulier ceux qui défendaient les droits des Palestiniens, étaient menacés. Ces problèmes ont été largement soulevés durant le règne du gouvernement Harper (2006-2015), mais il en était également question lors des gouvernements précédents, sous Chrétien et Martin (1993-2006). D’après mes recherches, j’ai été capable de définir un modèle de quatre techniques que le gouvernement utilisait lors d’attaques envers ces organismes :

1. Falsifier le financement pour un projet d’aide précis ou pour tout un organisme. Il s’agissait de menacer l’organisme de perdre son financement ou de lui proposer de le financer s’il abandonne les projets liés à la Palestine. Bien souvent, la crainte de voir un autre organisme puni publiquement (comme Droits et démocratie ou KAIROS) suffisait à effrayer les organismes qui préféraient s’auto-censurer.

2. Dans la mesure du possible, placer des fervents défenseurs d’Israël à des postes-clés dans un organisme, comme au sein du conseil d’administration, afin de pouvoir saboter son travail et mettre fin à des activités de l’intérieur. Ces défenseurs avaient tendance à représenter l’extrême-droite et étaient souvent décrits comme racistes envers les Arabes, les musulmans et/ou les Palestiniens.

3. Lancer une enquête interne de l’organisme par l’Agence du Revenu du Canada (ARC). Cette enquête pouvait mener à la déchéance du statut d’organisme caritatif et à la capacité à lever des fonds.

4. Fermer un organisme ou lui retirer le droit d’exercer ses activités. Lors de procédé, les organismes ou les individus qui la composent sont victimes de diffamations et de fausses accusations d’antisémitisme ou de soutien au terrorisme.

Les organismes défenseurs des droits humains sont attaqués avec encore plus d’énergie. Tous les organismes que j’ai observés et qui étaient financés par le gouvernement se sont vus retirer leur financement, sauf pour un organisme qui a choisi d’abandonner un petit projet après avoir été menacé de retrait du financement. Un de ces organismes a même été contraint de cesser ses activités. Tous ont été examinés par l’ARC. Les recherches ont montré (24) qu’en 2014, le gouvernement souhaitait s’en prendre à des organismes de gauche qui n’était pas d’accord avec sa politique, sans toucher aux organismes de droite.

Le plus étonnant, sans doute, est que même si mener à bien des projets dans les territoires palestiniens sous occupation militaire est extrêmement dur, les personnes que j’ai interrogées se sont accordées à dire que le gouvernement canadien était leur principal obstacle.

Le parti écologiste canadien, sur la même voie que les autres partis ?

Ainsi, les actions des dirigeants du parti vert canadien après sa convention de juillet indiquent leur peur du défi ou leur approbation du statu-quo politique au Canada, qui est de soutenir et de maintenir la politique d’occupation d’Israël sur les territoires occupés palestiniens. La stratégie du partie politique de May consiste à : menacer de quitter le parti,organiser un meeting exceptionnel en décembre 2016 (25) pour revenir sur la résolution, dévaloriser la résolution comme étant les actions d’un front extrémiste et renvoyer (26) plusieurs membres principaux de son cabinet fantôme (Lisa Barret, Colin Griffiths et Dimitri Lascaris) pour avoir ainsi approuvé les décisions démocratiques des membres. Ces renvois font écho au grand nettoyage (27) mené par les dirigeants sur NPD lors de la campagne électorale canadienne de 2015 sur les candidats qui ont exprimé leur préoccupation face aux droits des Palestiniens. Ils ne sont pas sans rappeler les actions de répression du gouvernement conservateur d’Harper sur les organismes d’aide canadiens, la condamnation publique d’un groupe d’étudiants de Montréal par Justin Trudeau (28) pour avoir incité au boycott durant sa campagne électorale de 2015 et le renvoi de la députée Carolyn Parrish (29), fervente défenseur pacifiste des droits de la Palestine.

Si le Parti Vert s’accroche au statu-quo et refuse le dialogue sur l’un des sujets mondiaux majeurs des droits humains et sur un cas de dégradation grave de l’environnement (30), des questions se posent quant au respect de ses propres convictions et de ce qui le différencie des autres partis. Par conséquent, un nombre toujours plus important de Canadiens préoccupés par les droits humains dans les territoires occupés palestiniens se retrouvent sans parti pour les représenter ou les protéger quand ils sont oppressés par leurs propres gouvernement. Le pire étant que les dirigeants du Parti Vert semblent bien vouloir se passer de ces voix, ce qui est une constante en politique au Canada, depuis plus de 15 ans.


Voir en ligne : Original publié sur AlterInter (anglais)


1. https://www.greenparty.ca/en/convention-2016/voting/resolutions
2. http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=44045#.V_Omy1tbNVV
3. http://www.international.gc.ca/name-anmo/peace_process-processus_paix/canadian_policy-politique_canadienne.aspx?lang=eng
4. http://muftah.org/a-map-with-memory/#.V_Om_VtbNVV
5. https://www.greenparty.ca/en/policy/vision-green/people/rights/aboriginal
6. http://www.globalresearch.ca/canadian-parliamentary-committee-unsubstantiated-assertions-on-the-rise-of-antisemitism-in-canada/26732
7. http://globalnews.ca/news/1085346/harper-to-become-first-canadian-leader-to-address-israeli-parliament/
8. http://www.cbc.ca/news/canada/canada-recalls-diplomats-after-palestinians-win-un-vote-1.1214316
9. https://ricochet.media/en/1409/green-partys-bds-resolution-is-common-sense
10. http://rabble.ca/news/2010/01/policy-and-prejudice-defunding-canadian-aid-projects
11. http://www.huffingtonpost.ca/2014/09/02/stephen-harper-nobel-prize_n_5752828.html
12. http://voices-voix.ca/en/facts/profile/alternatives
13. https://www.thestar.com/news/canada/2010/02/13/montreal_group_accuses_ottawa_of_halting_funds_over_middle_east_issue.html
14. http://voices-voix.ca/en/facts/profile/canadian-arab-federation
15. https://www.thestar.com/news/ontario/2009/03/19/kenney_has_no_regrets_over_cutting_off__arab_group.html
16. http://www.theglobeandmail.com/news/world/arab-israeli-group-takes-canadian-agency-to-court-over-terminated-funding/article1215647/
17. http://972mag.com/what-is-ngo-monitors-connection-to-the-israeli-government/90239/
18. http://voices-voix.ca/en/facts/profile/mada-al-carmel
19. http://voices-voix.ca/en/facts/profile/rights-democracy
20. http://voices-voix.ca/en/facts/profile/rights-democracy
21. http://www.macleans.ca/politics/ottawa/rights-and-democracy-and-now-a-two-bit-burglary/
22. http://www.huffingtonpost.com/alaa-tartir/reconstructing-gaza-means_b_5968238.html
23. https://al-shabaka.org/briefs/after-gaza-what-price-palestines-security-sector/
24. http://d3n8a8pro7vhmx.cloudfront.net/broadbent/legacy_url/253/harpers-cra-final_0.pdf?1431294043
25. https://ricochet.media/en/1396/why-i-was-fired-by-elizabeth-may
26. https://ricochet.media/en/1397/elizabeth-may-fired-critics-after-pressure-from-bc-greens
27. http://www.vice.com/en_ca/read/thomas-mulcair-is-cracking-down-on-pro-palestinian-sentiment-in-the-ndp
28. http://www.globalresearch.ca/canadian-students-reject-liberal-party-leader-justin-trudeaus-attack-on-palestine-activism-free-speech/5437010
29. http://cleveland.indymedia.org/news/2007/09/26965.php
30. http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=51770#.V_OpHVtbNVV