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Tunisie. La prochaine révolte sera celle de l’eau

Nourjahen Jemaa, 4 octobre 2016

Le hameau de Hmaydeya, dans le gouvernorat de Sousse, se trouve à une dizaine de kilomètres de l’aéroport d’Enfidha-Hammamet, d’où les touristes sont acheminés vers les pelouses verdoyantes des complexes hôteliers de la côte. La route la plus proche est à 2 kilomètres – les villageois la rejoignent à pied ou à dos d’âne. Ils sont ici une cinquantaine d’habitants, vivant pour la plupart dans des maisons inachevées. Elles sont, pour certaines, tout juste habitables, comme figées dans un entre-deux, et attendent d’être repeintes, raccordées au gaz ou meublées. Les enfants, en majorité âgés de moins de 10 ans, jouent dans la poussière avec les petites pierres qui jonchent les pistes faisant ici office de rues.

Parmi eux, une petite fille de 3 ans, cheveux emmêlés et vêtements poussiéreux. Elle a manifestement un œil infecté, sans doute d’avoir été frotté par des mains qu’elle n’a pas passées sous l’eau depuis des jours, des semaines peut-être. Les habitants de Hmaydeya n’ont plus l’eau courante depuis maintenant quatre mois. L’eau qu’ils consomment arrive à dos d’âne du village le plus proche, Sidi Saiden, dont le barrage est désormais à sec, sous 40 degrés et un soleil écrasant.

Pénurie de précipitations

Bien que moins touchée que Hmaydeya, Sousse elle-même doit vivre aujourd’hui avec un rationnement d’eau et de longues coupures. “La sécheresse que nous traversons a débuté en février dans le Sud, avant de s’étendre progressivement vers le nord, et jusqu’à Sousse”, explique Morched Garbouj, ingénieur en environnement et président de l’association SOS Biaa [SOS Environnement]. La pénurie de précipitations, avec un déficit qui atteint déjà 28 % par rapport au cumul de 2015, a des effets dévastateurs sur les infrastructures hydrauliques dans la région.

Mais le mauvais entretien des retenues et barrages a fait plus de dégâts encore. “Si l’on ne les entretient pas, les barrages absorberont l’eau”, met en garde Morched Garbouj. Le World Resources Institute place la Tunisie à la 33e place dans son classement des pays les plus exposés à la crise de l’eau. Au rythme actuel, tout le pays pourrait être à sec dès 2040.

Irrigation excessive

À Hmaydeya, les femmes racontent à quel point leur hygiène en pâtit, en particulier quand elles ont leurs règles.

Imaginez ce que c’est de devoir porter les mêmes vêtements souillés de sang… Le peu d’eau qu’on a, on en a besoin pour survivre, nous dit l’une d’elles. L’hygiène est devenue un luxe.”

Et sur le peu d’eau qui alimente le gouvernorat de Sousse, l’essentiel part de facto à l’étranger, sous la forme de produits agricoles d’exportation très gourmands en arrosage. Pour Faten Jarraya Horriche, la présidente de l’association Eau et développement, l’irrigation excessive des cultures empêche les autorités d’investir ailleurs ses ressources hydriques limitées.

Les gouvernements changent, les problèmes persistent
Le problème a d’abord frappé le Sud à la fin de l’hiver et ne s’est pas fait sentir avant mars pour la plupart des habitants de Sousse. Puis les coupures se sont allongées, de deux heures par jour à quarante-huit heures d’affilée. Rim Jeaiem, une femme au foyer, “en devenai[t] folle”.

“En hiver, nous n’avions pas d’eau de 18 ou 19 heures jusqu’à 9 heures le lendemain matin. Mes enfants partaient à l’école sans avoir pu se laver le visage et les dents, sans parler de prendre une douche.”

Il lui est arrivé de laisser le robinet ouvert pour être sûre d’entendre l’eau quand elle reviendrait, et pouvoir sauter du lit et faire des réserves dans tous les récipients à portée de main.

Mais, même quand l’eau revenait, elle était imbuvable et “sentait les égouts”, raconte Rim Jeaiem. “Et quand on la laissait reposer, elle changeait de couleur…” Si bien que sa famille a fini par acheter de l’eau minérale pour cuisiner, et même pour se laver.

L’accès à l’eau potable

Pendant que les habitants de Sousse et de l’intérieur de la Tunisie sont rationnés, l’eau coule à flots dans les hôtels et complexes touristiques de la côte, dénoncent Morched Garbouj et d’autres. De la même façon, l’alimentation en eau s’est réduite à peau de chagrin pour la population de Gafsa, mais les usines, elles, puisent à volonté dans les ressources hydriques.

Selon le ministère de l’Agriculture, si aucune pluie ne tombe jusqu’en octobre, c’est l’accès à l’eau potable de toute la Tunisie qui est menacé. Et, même si d’importantes précipitations survenaient, si l’on veut que l’eau soit stockée il faudrait d’abord entretenir les retenues.

Pourquoi les régions s’enflamment

À Sousse, les habitants ont sollicité des responsables de la mairie, de la police et de la Sonede (Société nationale d’exploitation et de distribution de l’eau), en vain, puisqu’ils n’ont eu ni réaction officielle ni solution à leurs problèmes. “Être patients et faire avec”, voilà ce qu’on leur demande.

À noter que selon la Constitution tunisienne, l’eau potable est un droit garanti à chaque citoyen. Mais pour les défenseurs de l’environnement, la crise actuelle, qui pèse déjà lourd sur le quotidien des Tunisiens de Sousse jusqu’au Sahara, menace désormais tout le pays.


Voir en ligne : Publié sur Tunisia Live