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Question de crédibilité

Claude Vaillancourt, 13 septembre 2016

À la suite d’une intervention que j’ai faite à RDI Économie sur la dette publique, Michel Hébert du Journal de Montréal a prétendu que je n’étais tous simplement pas crédible parce que j’étais professeur de littérature. Une telle affirmation nous mène vers une question intéressante : doit-on laisser aux seuls experts la responsabilité de parler d’un sujet aussi pointu que la dette québécoise ? La réponse va pourtant de soi : bien sûr que non.

Pour enlever de la crédibilité à un interlocuteur, il peut être tentant de mettre en évidence la partie de sa formation qui correspond le moins à son intervention. On a souvent aussi tendance à négliger un important travail sur le terrain, hors des cercles académiques, dans les mouvements populaires, au sein de multiples coalitions, pendant des événements tels que les forums sociaux, les universités d’été et les agoras de toutes sortes. Il s’agit là d’une expérience non négligeable, et dont profiteraient peut-être certains penseurs prisonniers de modèles théoriques abstraits et un peu loin de l’effet de ces théories sur les populations.

ATTAC, l’association que je représente, active dans plus de vingt pays, vise à intéresser les citoyens et les citoyennes aux questions financières et économiques, trop importantes et ayant trop de conséquences sur la vie sociale et démocratique pour être confiées uniquement aux spécialistes. Il s’agit d’une de ces organisations qui cherchent à faire un pont entre les analyses de haut niveau et les citoyens et les citoyennes, en se préoccupant d’abord et avant tout de la justice sociale. Pour y arriver, un lien avec des experts est constamment maintenu pour que les analyses et les discours restent rigoureux. Ce qui est avancé doit s’appuyer sur des études sérieuses, que les différents interlocuteurs de ces organisations soient d’accord ou non avec leur contenu.

La politique, telle qu’elle s’exerce dans notre démocratie, refuse de tomber dans le piège de la spécialisation. À regarder la composition du Conseil des ministres du gouvernement Couillard, plusieurs d’entre eux, selon Michel Hébert, ne seraient tout simplement pas à leur place. Nous retrouvons un avocat ministre de l’Éducation, un politicologue ministre de la Culture, un économiste ministre de la Sécurité publique, un journaliste ministre de l’Énergie. Il en est ainsi depuis toujours, dans tous nos gouvernements, pour le meilleur et pour le pire. Et ce qui est vrai pour la politique s’observe aussi dans bien d’autres domaines, dont le journalisme.

Les gouvernements de technocrates ont-ils donné de meilleurs résultats ? Sans trop respecter la démocratie, on a mis à la tête de l’Italie et de la Grèce, par exemple, de grands experts banquiers, Mario Monti dans le premier pays et Lucas Papadémos dans le second. On s’est rapidement rendu compte que ces deux personnes, hautement qualifiées, provenaient de la même maison mère, la banque d’investissement Goldman Sachs, qui a entre autres profité de façon scandaleuse de la crise de 2008. Inutile d’ajouter que ces deux sommités n’ont en rien contribué à régler le problème de la dette, particulièrement criant dans ces deux pays, et qu’ils ont défendu les intérêts de la classe financière au détriment d’autres responsabilités qu’ont les gouvernements envers leur population. Qu’on le veuille ou non, les experts ne sont pas neutres, ils ont des allégeances autant que les autres.

Exclure une personne du débat public, la marquer par le mépris parce qu’elle n’aurait pas la bonne formation universitaire, est une limitation inacceptable de la parole citoyenne, et une importante entorse à la conversation démocratique. Ces exclusions contribuent aussi à retirer l’intellectuel de l’espace public. Elles servent surtout à éliminer d’emblée les adversaires dont on n’aime pas le point de vue.

Au fait, quelle est la formation de Justin Trudeau ? Rappelons que son rôle de Premier ministre du Canada le rend responsable des plus importantes décisions, notamment en ce qui concerne l’économie, et que personne ne remet en cause sa légitimité. Il a un baccalauréat en littérature. Tiens, tiens…

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