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En dédicace à Amjad Sabri et tous les Qawwals

Jooneed Jeeroburkhan, 19 juillet 2016

Les Qawwalis peuvent être mortels. À preuve : l’assassinat du Qawwal pakistanais Amjad Sabri, descendu la semaine dernière dans une nuée de balles tirées par deux tueurs à moto tandis qu’il roulait dans sa voiture avec un ami dans la ville ultra-violente de Karachi.

Un groupe dissident du Tehrik-e-Taliban-e-Pakistan (TTP) en a revendiqué la responsabilité, sans préciser ses motifs. La revendication n’a pu être vérifiée.
Et, sans surprise, l’enquête du Département du contre-terrorisme a répandu des signaux dispersés suggérant des conflits personnels, des disputes de propriété, ou impliquant le parti MQM qui maintient la ville de Karachi sous son joug.
Quelques heures après, dans un autre quartier de la ville, des hommes armés ont tenté de tuer un ami de Sabri, Farhan Ali Waris, un populaire interprète du Noha, poèmes de lamentation récités par les Chi’ites en mémoire du martyre de l’imam Hussein à Karbala en 680 AD.

De manière routinière, les fondamentalistes musulmans, surtout de la persuasion Wahhabite pro-saoudienne, ciblent les Soufis et les Chi’ites, deux des courants les plus tolérants et inclusifs de l’islam – ce que les littéralistes wahhabis ne peuvent ni comprendre ni accommoder.

Le Qawwali (de l’arabe Qaul ou Parole dite) s’enracine dans la tradition islamique, voire pré-islamique, profonde. Mais il est le produit spécifique de l’islam en Inde, où le soufisme a épousé le mysticisme hindou (Bhakti) pour engendrer ce chant de dévotion associé aux mausolées des saints, qui attirent les gens de toutes les croyances à travers le sous-continent.

Le Qawwali se concentre sur le lien profond et intime de l’humain avec le Divin et le prophète – et ridiculise souvent les faux dévots de l’islam, des Tartuffes qui le font juste pour la galerie, le profit et le pouvoir matériel.

Dans le présent contexte de fondamentalisme islamique armé et ultra-violent, et manipulé à des fins politiques, le Qawwal (chanteur de Qawwalis) nous rappelle les anciens maîtres qui, convoqués par l’émir ou le sultan, s’y rendaient avec leur cercueil et leur linceul.

Le Qawwali posté ci-dessous, chanté par Nusrat Fateh Ali Khan (sur des paroles de Nasir Iqbal), est un bel exemple de la satire soufie ciblant les faux dévots. Superficiellement, il demande constamment à Dieu de « nous protéger contre les attraits et les pièges de la Beauté » - un thème prévisible dans une société machiste et patriarcale – et où tout le monde sur scène est visiblement mâle.

Mais, intercalés à travers la chanson, s’imposent des vers suggérant que la Beauté fatale ici, c’est le faux dévot qui vient prier juste pour en faire étalage et accroître son influence. Les faux dévots sont traités de « beautés fardées » qui installent des pièges pour leurs semblables.

Dès le couplet d’ouverture, le Qawwal chante : “Un beau visage n’a pas besoin de maquillage/La simplicité exerce son propre pouvoir d’attraction ». Il enchaîne avec : « Le cheikh vient à la mosquée se prosterner devant Dieu/Il n’est pas sûr que ses prières aient un effet quelconque ». Le sens est clair dans la conclusion, quand le Qawwal dit : « Ils viennent prier en rêvant de vierges au Paradis/Que Dieu nous protège de tels gens de Dieu ! »