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Hommage aux Pingouins

Camilo Céré-Escribano, 6 mai 2016

Il y a maintenant dix ans, des centaines de milliers d’étudiant-es du secondaire prirent la rue partout au Chili afin d’exiger une éducation de qualité et gratuite. Des « jeunes » de moins de 18 ans qui, moins de deux mois seulement après l’investiture présidentielle de la socialiste Michelle Bachelet en 2006, décidèrent d’entrer en grève générale, de prendre la rue et d’occuper leurs écoles pour défendre le droit à l’éducation. Une éducation publique de qualité et gratuite qui romprait avec le système néolibéral hérité de la dictature militaire d’Augusto Pinochet, qui a fait aujourd’hui du Chili le pays le plus inégalitaire de tous les pays membres de l’OCDE.

Ces écolier-ères contestataires âgé-es entre 12 et 17 ans en 2006 étaient péjorativement appelé-es « pingouins ». Ce terme moqueur se rapportait directement à l’uniforme noir et blanc qui est imposé à la quasi-totalité des élèves des écoles publiques du primaire et secondaire au Chili. Moqueur, car à l’époque, le gouvernement de la Concertation (coalition de partis de centre-gauche) ne daignait prendre au sérieux les revendications de ces étudiant-es. Après tout, ces « enfants de la démocratie », qui n’avaient pas connu la dictature, n’étaient même pas en âge de voter. Quel intérêt à dialoguer avec ces mineur-es qui, en occupant leurs lycées et prenant la rue, posaient des actions « transgressives » ?

Malgré le sens dépréciatif voulu pour désigner ces étudiant-es du secondaire, ceux-ci se sont réapproprié-es et ont revendiqué le nom de pingouin. Ce mouvement des pingouins, ou plus communément aujourd’hui appelé « révolution des pingouins », a débuté vers la fin du mois d’avril 2006 et a représenté la plus importante mobilisation sociale depuis la transition vers la démocratie au Chili en 1990. Une transition pour laquelle plusieurs leaders politiques à l’étranger et organismes financiers internationaux n’ont pas tari d’éloges, car on aurait instauré et consolidé un régime politique stable avec un haut taux de croissance économique ouvert aux investissements étrangers. Or, ce que les « pingouins » sont parvenu-es à accomplir en 2006 se situe dans le dévoilement du caractère inacceptable de cette même transition ayant imposé l’héritage de Pinochet comme modèle politique et économique.

Éducation néolibérale

Suite au coup d’État de 1973 contre le gouvernement élu de Salvador Allende, le nouveau régime militaire a imposé plusieurs réformes économiques néolibérales visant à réduire la taille de l’État, à privatiser les services sociaux, à libérer le marché de toutes contraintes, notamment des syndicats et des réglementations économiques, et à ouvrir le pays aux investissements étrangers. En ce qui a trait à l’éducation, les réformes imposées se basaient sous le prétexte de la « liberté d’éducation » puisque l’État n’avait pas à imposer son système d’éducation, ce qui mena, entre autres, à une réduction du budget en éducation de 50%. En anéantissant les ressources accordées à l’éducation publique, la dictature cherchait à ouvrir le système d’éducation aux entreprises privées sous le prétexte que la libre compétition pouvait hausser la qualité de l’éducation. De plus, par la Loi organique constitutionnelle de l’enseignement (LOCE), qui fut adoptée dans les derniers jours du régime militaire, l’État remit l’entière responsabilité de l’éducation publique aux municipalités afin de se libérer de sa responsabilité de subvenir à l’éducation de tous. L’éducation publique est ainsi rapidement devenue de très mauvaise qualité et il faut désormais se tourner vers le privé, qui est généralement très dispendieux, pour obtenir une éducation de qualité. Aujourd’hui, l’échec de ce système est plus que frappant, car il s’est construit un système éducationnel très inégalitaire et exclusif reproduisant de la ségrégation sociale au sein de la société, alors que le Chili représente aujourd’hui le pays où l’éducation supérieure est la plus chère au monde en rapport au PIB.

Quand la jeunesse s’impose

Tout débuta dans l’école publique Carlos Causiño Goyenechea de Lota, une petite ville au sud du pays, lorsque les étudiant-es, excédé-es par les inondations d’eau à répétition dans leurs salles de classe en raison de la détérioration des infrastructures (la municipalité n’avait pas les moyens pour faire les réparations), décidèrent d’occuper leur école en guise de protestation. Rapidement, d’autres écoles dans la région seront prises par leurs étudiant-es qui dénonçaient aussi la mauvaise qualité de leur éducation. Des dizaines de milliers d’étudiant-es emboîteront le pas partout au pays afin d’exiger entre autres la dérogation de la LOCE, une meilleure qualité d’éducation et la gratuité au Test de Sélection Universitaire qui est obligatoire pour accéder aux études supérieures.
À Santiago, capitale de cinq millions d’habitant-es, près de 90% des écoles furent occupées par ces jeunes. Le refus gouvernemental à écouter les cris d’alarmes de ceux et celles étant les premier-ères à subir les méfaits du système éducationnel eu pour effet de politiser davantage les « pingouins ». Le mouvement, au travers de ses jeunes porte-paroles charismatiques, élargit ses revendications en abandonnant ses demandes sectorielles pour dénoncer l’ensemble du modèle d’éducation néolibéral.

Dès le 30 mai, près de 250 institutions scolaires et 600 000 étudiant-es furent en grève pour le droit à une éducation de qualité. Une manifestation nationale sans précédent, alors que ces centaines de milliers de contestataires étaient des lycéen-nes de moins de 18ans. Par leur originalité et leur force, les « pingouins » ont imposé le thème de l’éducation dans l’agenda politique du gouvernement de 2006 jusqu’à aujourd’hui, alors que plus de 100 000 étudiant-es ont pris la rue le 21 avril dernier pour dénoncer la « fausse réforme » éducationnelle de cette même Bachelet. Une réforme de l’éducation annonçant la « gratuité scolaire ». Le hic avec cette nouvelle réforme, c’est qu’elle ne touche pas toutes les universités au Chili et qu’elle n’est accessible qu’aux étudiant-es habitant dans des foyers qui perçoivent au maximum 221 dollars US mensuellement par personne. C’est donc dire qu’aujourd’hui seulement 11% des étudiant-es actuel-les ont accès à la gratuité scolaire.

Pour les dizaines de milliers d’étudiant-es encore dans les rues en 2016, cette réforme ne représente qu’une bonification aux maigres bourses publiques servant à appuyer les moins nanti-es. Qui plus est, la réforme de Bachelet ne met pas fin à la marchandisation de l’éducation, ni n’améliore significativement sa qualité, alors que ces deux thèmes ont toujours été au centre des revendications étudiantes depuis 2006.
Toutefois, malgré la criminalisation, la répression et la fermeture des élites politiques contre les revendications étudiantes, le mouvement étudiant chilien est toujours fort et présent dix ans après la révolution des pingouins. Cette dans cette mesure que la révolte étudiante de 2006 a à jamais marqué l’imaginaire social et politique du pays. Les « pingouins » sont les instigateur-rices du mouvement social historique de 2011 au Chili et c’est grâce à leurs actions que le thème de l’éducation est aujourd’hui au centre de nombreux débats. Ces « pingouins », qui en avaient ras le bol d’apprendre et d’étudier dans des conditions inacceptables, ont permis de lever le voile sur les méfaits de l’héritage institutionnel de Pinochet et du néolibéralisme. Sans eux et elles, le Chili n’aurait jamais été aussi proche d’atteindre une réelle gratuité scolaire et de rompre avec le lègue des Chicago Boys.