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Libre-échange au Québec : le grand vide

Claude Vaillancourt, 3 mai 2016

Le Canada s’apprête à ratifier de très importants accords de libre-échange qui auront des conséquences majeures sur notre économie. Pourtant, on en parle très peu, comme si leurs effets étaient secondaires. Ce n’est pourtant pas le cas dans les pays avec lesquels nous avons négocié ces accords. Ces enjeux y soulèvent des débats de plus en plus vifs.

Aux États-Unis, le mécontentement de la population devant la détérioration de l’emploi est si grand qu’il a forcé les quatre principaux candidats à se prononcer contre les grands accords de libre-échange négociés par l’actuel gouvernement.

La concurrence entre les travailleurs pousse les salaires vers le bas ; les entreprises centralisent leurs activités là où elles sont le plus à leur avantage, ce qui diminue le nombre et la qualité des emplois. La classe moyenne est directement affectée et s’inquiète de son avenir.

Si bien que les quatre candidats aux primaires s’opposent au libre-échange. Même Hillary Clinton a dû changer son fusil d’épaule, surtout devant les succès aussi bien de Bernie Sanders et que de Donald Trump, qui paraissent davantage préoccupés par les difficultés réelles de la population étatsunienne.

En Europe, le débat fait rage. De nombreux opposants dénoncent le trop grand pouvoir accordé aux compagnies transnationales qui peuvent poursuivre les gouvernements si une loi ne leur convient pas. Ils s’inquiètent des normes sanitaires qui seront abaissées pour faciliter le commerce, et cela aux dépens de la santé de la population. Ils craignent une offensive de l’agro-industrie qui détruit une agriculture paysanne déjà en grande difficulté et qui cherche à imposer les OGM. 

Ils dénoncent également la contradiction entre la signature de l’Accord de Paris sur l’environnement, et le modèle économique du libre-échange basé sur l’exportation, ce qui nécessite une grande utilisation des hydrocarbures pour le transport illimité de marchandises.

L’Union européenne (UE) leur donne déjà l’idée d’un pouvoir technocratique, froid, loin des peuples et axé sur une rationalité économique douteuse qui a d’importantes conséquences sur les populations, et qu’on leur demande d’accepter comme tel.

Les débats vifs sur le libre-échange sont très présents dans les grands médias. D’importantes manifestations contre ces accords ont eu lieu en Allemagne, dont une toute récente, qui a rassemblé 90 000 personnes à Hanovre devant le président Obama pour protester contres les accords entre l’Union européenne et le Canada d’une part, (AÉCG/CETA en anglais) et les États-Unis (TAFTA) d’autre part.

Des centaines de collectivités se déclarent « hors TAFTA » et « hors CETA » pour souligner leur opposition ferme à ces accords. Un premier gouvernement, celui de la Wallonie en Belgique, a adopté une proposition demandant de ne pas accorder les pleins pouvoirs au gouvernement fédéral pour signer les deux grands accords négociés par l’Europe. Le mouvement d’opposition contre le TAFTA est si fort que les négociations sont ralenties, tellement que l’on commence à se poser des questions sur la survie de cet accord.

Pendant que l’on s’agite ainsi dans plusieurs pays, que se passe-t-il au Québec ? Rien. Ou trop peu. Quinze ans après le Sommet de Québec, ce silence est gênant. Pourtant les menaces sont grandes. L’AÉCG ouvrira nos marchés publics aux multinationales européennes. Le Partenariat transpacifique (PTP) mettra nos travailleurs en concurrence avec ceux de pays du Sud, ce qui pourrait servir aux entreprises transnationales pour faire pression à la baisse sur les salaires et les normes du travail. Sans oublier les autres menaces dénoncées plus haut par les Américains et les Européens.

D’où viennent notre passivité et notre inquiétante résignation ? Des raisons peuvent être évoquées : l’efficacité de la propagande gouvernementale et le manque d’informations transmis à la population ; les politiques d’austérité, qui nous forcent à nous concentrer d’urgence sur ce danger immédiat, sans voir ce qui nous attend ailleurs. Aussi, le fait que peu d’organisations travaillent sur le sujet. Seul le Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC) se concentre uniquement sur le libre-échange. Mais cette organisation est sous-financée. Alors que les accords se multiplient, sa tâche devient pourtant énorme.

Le gouvernement fédéral a entrepris depuis peu des consultations sur le PTP. Cet exercice nécessaire semble cependant trop limité : fort de sa majorité parlementaire, le parti au pouvoir conserve l’entière possibilité de faire ce qu’il veut de ces consultations et de ratifier cet accord.

Il va pourtant de soi que les accords de libre-échange auront de tels effets sur l’orientation de notre économie, et cela pendant de très longues années, qu’il faut entreprendre un véritable débat à leur sujet, comme on le fait ailleurs. À ce débat tous et toutes devraient participer sans contraintes, les gouvernements, les partis politiques, les syndicats, les organisations de la société civile, les simples citoyens et citoyennes. Il s’agit là d’un enjeu démocratique incontournable.

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