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La minorité (trop) visible

Selma Idjeraoui, 2 mai 2016

Ce billet a été inspiré par des propos qui m’ont trotté dans la tête ces derniers jours et que je veux rapporter avant d’en arriver à mon point.

1) Invité à l’émission 24/60 pour faire le point sur son mandat à la Commission des droits de la personne, Jacques Frémont a parlé de la communauté musulmane du Québec comme « souffrant en silence ».

2) Puis, j’ai lu cela :

« en les considérant comme "aliénées", on leur coupe la langue. On les renvoie à leur chaumière, sans leur donner droit au chapitre et on se permet de décider pour elles, puisqu’elles sont incapables de le faire et que leurs réflexions sont irrecevables du fait de leur prétendue "aliénation". »

« Elles », ce sont ces voilées-toutes-dans-le-même-sac.

J’ai alors voulu prendre parole sur ce qui me fatigue le plus au quotidien.

Lorsque vient le temps de vous présenter, il vous vient habituellement à l’esprit de parler de votre métier, vos études, vos passions, vos passe-temps... autrement dit, de ce que vous aimez.

Moi, avant d’en arriver à parler de ce que je suis, il me faut d’abord rassurer sur ce que je ne suis pas, puisqu’il y a de ces idées préconçues qui ont la vie dure. Et il me faut les déconstruire avant d’être prise au sérieux dans l’affirmation de ce que je suis.

Non, je ne suis ni soumise à un individu, ni aliénée par un système politique patriarche.

Non, mon voile n’est pas le l’emblème d’un repli communautaire dédaignant la culture occidentale.

Non, je ne crois pas être inférieure dans mon humanité, ni à l’homme, ni à d’autres femmes.

Non, je ne m’habille pas en noir de la tête aux pieds en marchant la tête baissée.

Non, je ne prétends pas être plus pure que qui que ce soit.

Non, je ne juge pas une personne à son habit - ni ai d’intérêt à juger tout court d’ailleurs.

Non, je n’accuse pas l’Occident de tous les maux.

Non, je ne suis pas contre les principes de liberté d’expression ni de laïcité de l’État, entendue comme la séparation de ce dernier du religieux.

Non, je ne suis pas à l’affût des questions géo-politico-économiques dans les pays arabes.

Non, je ne viens pas « d’un pays totalitaire où je n’aurais jamais eu de droits et ne saurait pas comment les exercer ». (Tiré d’un commentaire suite à mon dernier billet).

Non, mes agissements ne sont aucunement influencés par ce qui se passe de l’autre côté de l’océan Atlantique.

Non, je ne cautionne aucun groupe terroriste ni aucun de leurs actes.

Non, je ne comprends pas pourquoi je dois m’excuser pour des choses que je n’ai pas commises et que je ne supporte pas.

Non, ma vie ne se résume pas qu’à la sphère religieuse.

Non, je ne parle pas couramment arabe.

Non, ma vie n’a rien d’exotique au quotidien : c’est métro-boulot-magasinage-dodo.

Non, je n’ai jamais fait de demande d’accommodement raisonnable.

Non, je ne profite pas du système.

Non, je ne pense pas que les Québécois sont racistes.

Non, je ne prends pas toutes questions ou commentaires à mon sujet comme islamophobes.

Non, je n’ai pas fait approuver ce texte par l’autorité à laquelle je serais soumise.

Non, je ne prétends pas parler au nom de toute une communauté, mais je ne suis pas non plus un cas d’exception.

Non, je ne joue pas la carte de la victimisation de la minorité (trop) visible.

Non, je ne veux pas jouer à l’immigrante ingrate face à sa société d’accueil.

Non, je n’ai pas envie de m’éterniser sur le sujet. La fixation médiatique me tanne tout autant que vous.

D’ailleurs, avec le tout récent semblant de statistiques sur l’augmentation du port du voile, pourquoi n’a-t-on pas eu de statistiques sur le port du turban ou de celui de la kippa ?

Non, je n’ai pas écrit pour me vider le cœur, mais parce que j’espère briser des préjugés.

Pouvez-vous imaginer à quel point c’est pénible de faire l’exercice de mettre sur papier ce que mes mécanismes de défense se chargent d’ignorer tous les jours. De (re)prendre conscience de ce qui peut bien passer par la tête d’autrui à ma vue. Me rappeler qu’il faut sans cesse me dédouaner de ce avec quoi je n’ai rien à voir.

Bref, ce n’est tellement pas le genre de sujet qui m’allume. En fait, le premier truc qui me vient en tête pour me décrire c’est : passionnée d’innovations sociales. Mais ça, qui y croira vraiment. Les idées préconçues sont-elles encore trop fortes ?


Voir en ligne : Le blogue de Selma Idjeraoui