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Quand l'austérité tue

Claude Vaillancourt, 18 avril 2016

Deux experts, le sociologue David Stuckler et le professeur de médecine Sanjay Basu, ont entrepris de mesurer les effets des politiques d’austérité dans les différents pays où elles ont été appliquées. Leur constat est accablant. Il se résume dans le titre de leur ouvrage : Quand l’austérité tue, publié aux Éditions Autrement en 2014.

Les auteurs démontrent que lorsque les gouvernements abandonnent des mesures sociales primordiales au nom de la rationalité économique, les conséquences peuvent être terribles : non seulement une importante partie de la population est plongée dans la misère, mais des individus en paient tout simplement de leur vie. On assiste par exemple, comme en Grèce, à une hausse marquée des suicides. Les épidémies deviennent de plus en plus difficiles à contrôler. Des patients perdent la vie parce qu’ils n’obtiennent pas les soins nécessaires.

Les auteurs appuient leur thèse sur des exemples nombreux, en provenance de sources solides. Mais ce livre n’a peut-être pas obtenu l’attention qu’il aurait dû se mériter. C’est que lorsque l’austérité tue, elle le fait en toute discrétion, pas comme le tueur qui appuie sur la gâchette d’un fusil, ou un terroriste qui se fait exploser. Le coupable reste difficile à identifier, les circonstances du crime imprécises, celui-ci pouvant résulter de nombreux facteurs. On peut même justifier cette négligence, d’un point de vue parfaitement cynique, par des raisons d’État, la recherche du bien collectif exigeant parfois des victimes.

Au Québec, on pourrait se croire loin de ces préoccupations. Notre État social a longtemps été un modèle du genre en Amérique. Notre prospérité économique rend inacceptable qu’on sacrifie qui que ce soit parmi la population. Mais nous subissons aussi de plein fouet des mesures d’austérité qui transforment en profondeur, entre autres, notre système de santé. C’est ce que déploraient les divers intervenantes et intervenants qui participaient à un colloque sur la santé organisé par la revue À bâbord ! le samedi 16 avril dernier.

Pendant que des patients ne parviennent pas à passer à temps des tests de dépistage du cancer ou n’obtiennent pas les soins nécessaires en des temps raisonnables, la maladie se développe, au point de devenir parfois impossible à guérir. Un traitement retardé en santé mentale entraine des patients à se suicider, ce qui aurait pu être évité si on avait pu les suivre correctement. Le cout trop élevé de certains médicaments empêche des patients de se soigner correctement. Voilà quelques uns des problèmes soulevés pendant la journée, alors que plusieurs des interventions étaient suivies d’un silence gêné.

Au-delà de toutes ces difficultés, on ressentait la grande frustration de ne pas parvenir à changer la situation. Il règne dans le milieu de la santé un climat de peur, une « ormerta » disait-on, la crainte de faire face à des mesures disciplinaires qui mèneraient à un congédiement, et qui paralyse la critique et les remises en cause.

On se croirait dans les beaux jours du gouvernement Harper. Cette incapacité pour les forces vives du milieu — des personnes compétentes et bien formées — d’améliorer les conditions dans lesquelles elles travaillent provoque une déliquescence du réseau de la santé tout entier, avec les conséquences prévisibles qui s’ensuivent. Épuisés par les réformes qui se succèdent, muselés par un ministre de la santé tout puissant, menacés par une privatisation rampante qui creuse les inégalités, les gens du secteur de la santé se sentent dépossédés d’un travail et d’une mission qui leur tiennent à cœur, et se désolent d’en voir les conséquences dramatiques.

Si l’austérité peut effectivement tuer au sens propre, elle le fait aussi au sens figuré. Priver des jeunes de soutien psychologique, de l’aide au devoir peut avoir des effets à long terme et atteindre par exemple l’estime de soi. Les coupes prévues dans l’aide aux toxicomanes ont scandalisé la population par le calcul froid et irrationnel dont elles découlaient. La réforme de l’aide sociale aura comme effet de créer encore plus de pauvreté et se base sur une incompréhension profonde de la condition des gens qui y ont recours.

Tous ces programmes sociaux coupés, ces services publics affaiblis touchent le moral des gens et leur donnent un sentiment qu’on les abandonne, à l’exception des personnes qui peuvent payer pour trouver une compensation dans le privé.

Bien sûr, cette douleur ne parvient à se situer dans des colonnes de chiffres. La misère, le désespoir, le sentiment d’impuissance ne se calculent pas. Ils sont une forme d’externalité, de dommages collatéraux dans la saine « gouvernance ». Ils sont surtout le signe d’une régression majeure et très inquiétante dans notre façon d’aborder aussi bien la santé que les problèmes sociaux.

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