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La sécurité des unEs prime-t-elle sur la sécurité des autres?

Terrorisme, crise des réfugiéEs et démocratie

Christian Nadeau, 4 April 2016

J’écris ces lignes au lendemain des attentats de Bruxelles. Nous sommes tous très ébranlés par ces actes ignobles, qui frappent de manière à nous effrayer et à nous faire perdre toute raison. Car s’il y a un but qui semble clair une fois démêlées les multiples motivations des attentats, c’est bien celui-ci : rendre impossible toute forme de débat public pour laisser place à la peur, au ressentiment et de là à toutes les manifestations du populisme.

Dans cet état de panique, nous commettons nos pires erreurs et nous sommes incapables de réagir de manière adéquate, encore moins de prévenir les attaques terroristes. Non seulement échouons nous à dompter les frayeurs, nous allumons d’autres brasiers au lieu d’éteindre ceux provoqués par nos ennemis.

Pire encore, nous les recherchons là où ils ne le sont pas, oubliant les principes fondamentaux des droits humains qui stipulent un égal respect pour toute personne, quelle que soit son origine. En Europe, et ce discours ne varie guère en Amérique du Nord et même au Québec, les attentats terroristes offriront l’occasion aux pamphlétaires à la mode de pester encore une fois contre l’accueil des personnes réfugiées.

Une société démocratique repose sur la stabilité des institutions et la volonté réelle des citoyennes et des citoyens de les investir de façon telle à ce qu’elles servent le bien commun. Stabilité ne veut pas dire immobilité, ni impassibilité. Pour servir le bien commun, les institutions de nos démocraties doivent faire preuve de dynamisme. Elles doivent pouvoir répondre aux différentes demandes de la société civile sans se dénaturer, car cela pourrait au final nuire à la démocratie elle-même.

Si, dans un contexte de panique politique, la société civile, ne fut-ce qu’une partie de celle-ci, exige des institutions qu’elles se dénaturent dans leur principe, alors celles-ci se dissolvent peu à peu au profit d’une élite politique et économique qui peut agir comme bon lui semble. Le bien commun se trouve alors perdu pour laisser place aux seuls intérêts particuliers et en premier lieu ceux des plus forts.

« Aiguiser les contradictions »
Quel rapport avec la question des personnes réfugiées ? Les attaques terroristes en Europe, comme celles que vient de connaître la Belgique, polarisent l’opinion et empêche toute nuance au sein du débat public.

Il n’est plus possible de réfléchir sur les raisons pour lesquelles nous avons des obligations morales, politiques et juridiques à l’égard des personnes réfugiées ni de penser ensemble les moyens adéquats pour parvenir à de tels objectifs, sans créer d’autres problèmes ou attiser les rancœurs contre celles et ceux qui frappent à nos portes. Les attaques terroristes favorisent ces clivages sociaux au sein des communautés d’accueil et au sein des groupes issus de l’immigration ou des vagues de réfugiés.

La stratégie terroriste, si on peut en voir une, consiste à « aiguiser les contradictions » des sociétés démocratiques, comme l’expliquait l’an dernier l’historien Ian Buruma, rappelant ainsi une expression employée autrefois par les théoriciens marxistes.

La sécurité des plus forts?
Nos démocraties recherchent un équilibre difficile entre sécurité et liberté, oubliant dans cette fausse alternative le rôle essentiel de l’égalité. Si nous abandonnons le principe d’égalité, la liberté et la sécurité des uns deviennent plus importantes que celles des autres. La liberté n’appartient plus à chaque personne, mais à celui ou celle qui a les moyens de se protéger. Et dans toute cette polémique qui dure depuis des mois sur l’accueil des personnes réfugiées, nous oublions les plus vulnérables, soit tous ces gens fuyant les horreurs de la guerre.

Si atroces, si terribles soient les attentats de Bruxelles ou de Paris, ils ne devraient jamais nous faire oublier l’horreur de la guerre en Syrie. Plus nous laissons place à nos peurs et au délire sécuritaire, moins nous sommes susceptibles de comprendre ce qu’il faut faire exactement pour l’accueil des personnes réfugiées. Les élans de solidarité s’émoussent peu à peu jusqu’à ce que la colère l’emporte sur l’empathie. Les institutions apparaissent alors comme des jouets au service des élites politiques qui se servent d’elles pour arriver à leurs fins. Le clivage détruit le lien social des communautés musulmanes elles-mêmes, puisque nous les accusons de tous les maux.

Le refuge est un droit
Comme le rappelait récemment le philosophe allemand Jurgen Habermas, l’accueil des personnes réfugiées n’est pas une « valeur » qu’il serait possible de partager ou non, comme si tout dépendait au final de notre seul bon vouloir, de nos dispositions à nous montrer généreux ou hospitalier.

Certes, ces notions morales jouent un rôle. Toutefois, elles sont subordonnées à un principe fondamental : le refuge est un droit. Et si nos gouvernements échouent à faire respecter ce droit, il est du devoir moral des populations de les rappeler à l’ordre, d’où l’importance malgré tout des dispositions morales des individus.

Dans cette crise de légitimité où les institutions politiques représentent souvent des obstacles plutôt que des outils au service du bien commun, se joue alors un jeu complexe entre la société civile et l’État où la qualité du débat public est de toute première importance.

Déliquescence du débat public
Le plus souvent, les situations de crise, comme celles que connaissent en ce moment la France et la Belgique, pressent les responsables publics à l’action immédiate, aux choix rapides et aux solutions à l’emporte-pièce. Pourtant, s’il existe de puissants révélateurs de la déliquescence du débat public, ce sont précisément ces situations d’urgence.

Si la démocratie consiste à faire ensemble des choix, où toutes et tous peuvent se considérer comme partie prenante d’un même processus décisionnel, alors nous devons connaître et avoir les moyens de comprendre les raisons pour lesquelles nous décidons telle ou telle politique publique plutôt qu’une autre.

Nous devons comprendre ce que signifie un repli sur nous-mêmes pour des populations qui n’ont aucune autre option que celle de l’exil. Nous devons saisir exactement quelles seront les répercussions de nos choix pour notre avenir à toutes et tous.


L’auteur est philosophe, professeur titulaire à Université de Montréal et président de la Ligue des droits et libertés.