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Les élections du 26 février en Iran

Vagues d’espoir ... et de promesses mensongères !

Amir Khadir, 4 avril 2016

Neuf mois, 20 femmes, 30 sièges et 60% !

Neuf mois après la conclusion des accords sur le programme nucléaire iranien, 20 femmes ont forcé leur chemin pour entrer au Parlement iranien, 30 « réformistes » ont remportés tous les sièges de Téhéran et s’il faut en croire les statistiques - souvent biaisés cependant - du gouvernement iranien, 60% des iraniens auraient participé aux élections législatives du 26 février dernier destinées à remplacer les membres du Parlement et de l’Assemblée des experts.

On ne pourra sans doute jamais établir clairement le taux de participation populaire aux élections, mais il est clair qu’encore une fois les opposants ont réussi un coup fumant qui a mystifié les fondamentalistes au pouvoir.

Les courants de l’orthodoxie théocratique en Iran obéissent au Guide suprême, l’ayatollah Khameneï qui a succédé à Khomeyni en 1989. Ils dominent la direction du clergé, contrôlent tout le pouvoir militaire et policier, le pouvoir judiciaire et l’essentiel des leviers économiques publics donnant libre accès à des sources de rentes pour financer leur mainmise sur le pays. Le 26 février, ils comptaient sur une faible participation populaire et sur les multiples carcans de « l’ingénierie » particulière qui verrouille politiquement la machinerie électorale en leur faveur. La victoire au parlement leur était en principe assurée et leur contrôle sur l’Assemblée des experts devait se consolider. Contrôle très convoité, car cette dernière est chargée de choisir celui qui doit remplacer le Guide suprême, advenant le décès de Khameneï qui approche les 80 ans.

Or coups de théâtre : Haddad-Adel, chef de file de la liste des candidats fondamentalistes de droite perd son siège. Puis Mesbah-Yazdi, le patron de l’oligarchie cléricale conservatrice qui inspirait la vision fanatique d’Ahmadinejad, est éjecté de l’Assemblée des experts, dont il était un membre influent. La première déconfiture est un camouflet cinglant à Khamenei. Haddad-Adel, ex-président du parlement, est le beau-père de Mojtaba Khamenei, fils du Guide suprême. Mojtaba, détenteur véritable du pouvoir de son père, est pressenti par les partisans de la théocratie fondamentaliste comme le dauphin qui doit succéder au Guide. Le contrôle que devait exercer Haddad-Adel sur le prochain parlement, était une étape essentielle dans la chaîne de l’engrenage politique lequel devait préparer le terrain du couronnement de Mojtaba à la fonction suprême.

L’exclusion de Mesbah-Yazdi de l’Assemblée des experts, écarte celui-ci de toute possibilité de succéder au Guide, neutralisant ainsi le principal prétendant de l’autre courant conservateur en lutte pour prendre la commande politique du pays. C’est un autre camouflet aux différents courants du fondamentalisme théocratique qui perdent ainsi le jeu politique d’une façon inattendue.

Une vague d’espoir

La participation populaire semble avoir opérée une « ingénierie électorale » toute autre que celle programmée par le pouvoir répressif en place. Les intégristes n’occupent plus que le tiers du nouveau parlement. La rumeur veut que les « réformateurs », proches du courant du président Rohani, qui constituent un autre tiers du parlement environ pourront compter sur une majorité de ceux qui occupent le reste des sièges. Ces derniers, réputés indépendants, tous nouvellement élus, ne s’étant pas affiliés aux courants qui s’affrontent – semblent en grande partie des jeunes, des femmes, des personnes indépendantes du clergé conservateur. Ils offrent la perspective que le parlement soit définitivement sorti du contrôle des partisans de l’orthodoxie théocratique.

Pour nombre d’observateurs, pour bien des gens dans la rue à Téhéran et en province, pour bien des femmes subissant l’oppression de la théocratie en place jusqu’à dans leur chair, ces défaites des conservateurs fondamentalistes sont autant de vagues d’espoir.

Mais l’Iran fait face à des difficultés immenses. L’absolutisme du pouvoir, une économie trop dépendante du pétrole, des injustices rampantes liées à une économie de marché gangrénée de corruption endémique et finalement, un système de répression violente ciblant les opposants politiques, les femmes, les minorités ethniques, religieuses ou sexuelles – constituent autant de chantier de grandes réformes sociales et politiques dont l’Iran a un urgent besoin.

Or, après avoir fait l’expérience du pouvoir clérical islamique depuis plus de 35 ans, très peu d’iraniens pensent que ces difficultés peuvent être résolues dans le cadre de la République islamique actuelle. La possibilité même qu’une réforme qui vaille émerge de quelque courant que ce soit qui émane de ce régime apparait comme une autre de ses nombreuses promesses mensongères.

Opposition populaire

Faisant ce constat, et puisque la majorité de la population s’oppose au pouvoir actuel, les nombreux courants d’opposition – la plupart en exil - qui ont rompu ou ont été exclus du système auraient souhaité que le bon peuple boycotte les élections. Ça aurait eu le mérite de mettre fin aux cycles répétés d’illusion de réforme et d’accélérer la possibilité d’un changement politique profond en Iran. C’est une théorie qui plait, mais en pratique les choses ont pris une toute autre tournure.

L’opposition n’a pas d’assise institutionnelle en Iran. La violence de la répression n’a offert aucune chance de survie à des formations politiques indépendantes des détenteurs du pouvoir actuel. Toute tentative de former une opposition véritable fut soit tuée dans l’oeuf, soit passée aux armes. Dans ces conditions, le boycott des élections aurait pavé la voie à une mise en scène parfaitement contrôlée du « théâtre électoral » qui devait offrir le spectacle de la victoire des courants conservateurs.

Les crises aux lourdes conséquences – révolution, guerre, répression politique sanglante, corruptions économique et administrative, sanctions et menaces occidentales - subies par les iraniens depuis 3 décennies ont graduellement fragilisé la société iranienne qui est aujourd’hui vulnérable. La population le ressent dans ses conditions d’existence et la situation économique subies au quotidien. Le comportement du peuple devant certaines opportunités politiques majeures démontre des signes d’une certaine prudence. Ceci n’est certes pas étranger à l’attention que la majorité laborieuse peut porter aux conséquences habituellement très violentes de la réaction du pouvoir théocratique devant tout changement substantiel et rapide.

Les iraniens savent que ce régime ne recule devant aucun moyen pour réprimer avec la plus grande violence toute opposition qui conteste la mainmise du clergé sur le pouvoir. Il n’est donc pas surprenant, que bien que très largement opposée à la théocratie en Iran, et malgré le très faible potentiel de réforme du système, la population profite avec une ingéniosité politique surprenante de la moindre opportunité qui s’offre à elle pour réduire l’espace de manœuvre des partisans du régime et leur couper l’herbe sous les pieds.

Les gains réels obtenus par le peuple lors des élections du 26 février sont certes très discutables. On peut douter que le recul subi par les courants fondamentalistes dans les deux assemblées soit porteur de changements sensibles dans le sort de la majorité. Mais une certitude demeure : le désespoir est habituellement gage de longévité pour tout régime impopulaire. Si aucune lueur d’espoir n’apparait de temps à autre à l’horizon politique, si dans des conjonctures particulières le peuple ne parvient pas à faire l’expérience de sa propre force, il n’y aucun chance de voir un jour le système changer.

Le 26 février dernier, en déjouant les plans des partisans du régime théocratique, les iraniens semblent avoir fait la démonstration de leur force. Devant les promesses mensongères des élections dans ce système, la participation populaire a rempli l’espace politique en Iran d’une vague d’espoir – ingrédient essentiel à toute possibilité de renversement futur.