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Le pire premier ministre ?

Claude Vaillancourt, 29 mars 2016

Philippe Couillard est un individu estimable. Cultivé, intelligent, affable, il mène les débats politiques d’un ton posé, choisissant les mots justes. Il demeure clair, respectueux et rassure comme un bon père de famille. Il faut cependant séparer l’individu de sa fonction. Et en tant que chef de gouvernement à mi-mandat, peut-être pourrait-on avancer, avec prudence, qu’il est notre pire premier ministre depuis Maurice Duplessis.

Le jugement parait sévère. Mais à observer sa façon de gouverner, on en vient à la conclusion que Philippe Couillard n’aime tout simplement pas le Québec. Ses décisions vont à l’encontre de ce qui nous caractérise à la fois comme peuple et comme nation. Un peu comme s’il cherchait à faire disparaître tout ce qui constitue notre identité propre. Et cette orientation, qu’on pourrait qualifier d’autodestructrice, est parfaitement incompatible avec l’idée qu’on se fait d’un bon premier ministre, au service de son peuple.

On le sent par exemple très agacé par le fait que nous soyons la société la plus égalitaire en Amérique du Nord. Philippe Couillard a donc pris les moyens les plus stricts pour mettre fin à cette anomalie : des mesures d’austérité radicales. Si bien que même le modéré économiste Pierre Fortin a affirmé dans L’Actualité que le Québec était « champion mondial de l’austérité ». Réduire les programmes sociaux, affaiblir les services publics, s’en prendre aux CPE, appauvrir la population, c’est aussi mouler le Québec au grand tout anglo-saxon nord-américain, qui permet aux individus « exceptionnels » (comme lui) de réussir, très souvent aux dépends de la solidarité collective.

Rarement, un premier ministre aura démontré à quel point il appartient à une classe à part, et que celle-ci mérite des privilèges. Étant à la fois médecin et politicien, c’est à ceux qui exercent les mêmes métiers que lui qu’il réserve ses plus beaux cadeaux. Tant les docteurs que les députés provinciaux ont profité, ou bénéficieront, de hausses de salaire considérables. Le reste de la population, quant à elle, n’a plus qu’à se priver de services, puisqu’il est bien connu qu’il n’y a pas assez d’argent pour tous.

La démocratie, solidement établie chez nous, qui donne la parole à trop de gens, est un facteur de ralentissement, selon Philippe Couillard. C’est ce qu’il a laissé entendre en recommandant avec insistance la lecture de l’essai The Fourth Revolution, dans lequel les auteurs soutiennent que des pays comme la Chine et Singapour sont plus efficaces parce qu’ils ne s’encombrent pas de débats inutiles.

Sans heurter de front nos institutions démocratiques, il procède par contournement et élimine avec plus ou moins de discrétion ce qui reste essentiel pour maintenir un dialogue social. Il a mis fin à des instances régionales, comme la Conférence régionale des élus, cherche à abolir le vote dans les commissions scolaires, accroit le pouvoir des ministres — dont l’omnipotent Gaétan Barrette —, évite les consultations générales sur les projets de loi (préférant la consultation sur invitation), s’attaque à des institutions qui ont fait leurs preuves, comme Solidarité rurale ou le commissaire à la santé. La somme de ces interventions devient accablante.

Personne ne s’en est pris avec autant de vigueur à cette vache sacrée qu’est l’éducation. Alors que tout le monde sait qu’un système d’éducation gratuit et universel est indispensable à l’émancipation des individus, et d’un point vue parfaitement pragmatique, pour réussir en tant que société dans un monde concurrentiel, Philippe Couillard rétrécit les budgets, laisse se dégrader les écoles et coupe des services essentiels. Quelques maigres réinvestissements pour épater la galerie ne compenseront pas aux dégâts qui se sont accumulés. Vu de son monde, ces sacrifices ne sont pas si grands : les gens de son entourage peuvent toujours aller chercher dans le privé ce que le public ne parvient plus à fournir.

Il est de toute évidence que la langue française, pour Philippe Couillard, est un grand irritant. Certes, on peut la parler chez soi, entre amis. Mais si on veut se faire entendre à l’international, seul l’usage de l’anglais nous assurera le respect. Une incompréhensible indignation des Québécois, à la suite d’un discours en anglais à Reykjavic, l’empêche désormais de démontrer autant qu’il le voudrait sa remarquable connaissance de cette langue. Ses efforts pour soutenir notre langue restent minimalistes. Au point que de nombreux nouveaux arrivants ne voient plus la nécessité d’apprendre le français, ainsi que les médias l’ont rapporté récemment.

Je pourrais continuer longtemps. Parler de son appui sans réserve et sans nuances au libre-échange. Montrer que selon lui, la formation professionnelle et l’accueil des nouveaux arrivants doivent se faire selon l’unique condition de l’employabilité, sans se préoccuper outre mesure de formation générale ou d’intégration dans la société. Expliquer que son virage vert reste limité, et n’implique pas une opposition ferme à l’oléoduc Énergie Est. Rappeler que l’ensemble de son œuvre va bien au-delà de ce qui avait mené les Québécois dans la rue pendant le printemps érable. Mais il faut bien s’arrêter.

Dénominateur commun dans tout cela : une intention cachée d’éradiquer ce qui constitue la nature même du Québec. Ces atteintes profondes à notre identité sont peut-être plus graves que les affaires de corruption, qui se corrigent plus facilement dans notre cas. Rarement on aura eu une telle impression d’un premier ministre gêné de ce que nous sommes. Rarement on aura subi un premier ministre aussi dogmatique, plongé dans ses lectures de Milton Friedman, The Economist et autres théoriciens du libre marché, et incapable de voir au-delà.

Le bon docteur Couillard, un indéniable gentilhomme, une personnalité agréable, est en même temps un homme sans compassion, déconnecté, idéologue, au service des intérêts uniques de sa classe. Il est loin d’être le seul premier ministre à qui l’on a adressé de sérieux reproches. Mais il faut le dire, peu en ont accumulé autant que lui.

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