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Vectrices de changements

Editorial

Arij Riahi, Aurélie Girard, Isabelle L’Héritier, 1er mars 2016

L’idée qu’il n’existe plus d’inégalités de genre dans nos sociétés actuelles et que les luttes féministes ne sont, en conséquence, plus aussi pertinentes qu’autrefois refait périodiquement surface dans le discours public. Combien de fois l’une de nous s’est enlisée dans un faux débat sur la définition d’une féministe et à quoi elle peut bien servir dans un monde où la femme peut travailler, vivre seule, mettre des pantalons et se marier à d’autres femmes ? Pire, au moment même d’écrire ces lignes, deux ministres provinciales refusaient avec dédain, sinon dégoût, de se décrire en utilisant ce vilain mot qui pourraient les souiller aux yeux des autres.

Pourtant, la trame de fond raconte une toute autre histoire. Bref recul sur les dernières semaines : procès Gomeshi, disparition quasi hebdomadaire de femmes autochtones à travers le pays, exploitation sexuelle des jeunes filles, meurtre de femmes trans dans des villes américaines. Changement de scène, gros plan sur la violence politique invisible des mesures d’austérité qui affectent surtout les femmes, de l’écart salarial entre les femmes et les hommes occupant les mêmes postes, du rôles des femmes au grand écran qui ne sert que d’exutoire de violence physique ou sexuelle pour le rôle principal masculin.

Les cas de figures abondent. Le(s) féminisme(s) s’impose(nt).

La question, maintenant, n’est plus de savoir si nous avons besoin du féminisme, mais plutôt celle de savoir comment celui-ci s’imbrique dans les autres luttes. On parlera d’intersectionalité. Les orientations féministes colorent le front de la justice climatique, des droits humains, de la lutte au racisme, des droits des animaux, de défense des personnes vulnérables ou simplement celui de l’action militante dans toutes sa diversité, en y apportant de nouvelles teintes et de nouveaux enjeux.

Derrière tout ça, il y a un nombre incalculable de femmes qui, à travers leur travail rémunéré dans des organisations établies ou leurs efforts quotidiens dans des réseaux moins formels, œuvrent pour ramener au premier plan les enjeux féministes. Ici comme ailleurs, les femmes se positionnent en tant qu’instigatrices des changements, surtout lorsqu’il est question d’actions concrètes sur le terrain. La lutte est sans fin, acharnée et greffée à tous les fronts actuels.

Notre édition du mois de mars vise à donner la parole à ces différentes voix. Du même souffle, nous visons à vous présenter un féminisme intersectionnel. Du moins, le début d’une conversation en ce sens. Nous ne vous parlerons pas ainsi de la femme comme entité monolithique dénuée de nuances. Nous ne vous parlerons pas non plus d’un féminisme terne qui habilleraient d’une seule et même couleur toutes les femmes de ce monde.

Nous vous parlerons plutôt de l’utilisation de l’image de la femme musulmane soumise pour faire avancer un discours colonial. Nous vous parlerons du contraste entre le fait que la majorité des porte-paroles sur le front environnemental sont des hommes alors que les femmes subissent des impacts différents, directs et spécifiques de l’extraction des sables bitumineux dans leurs communautés. Nous vous parlerons aussi de la nécessité d’un dialogue impliquant les femmes autochtones dans les solutions avancées pour lutter contre la violence systémique qu’elles subissent. Et nous demanderons à un travailleuse du sexe de se mêler à la conversation sur l’exploitation sexuelle près des centre jeunesse.

Nous voulons souligner la détermination et la force des femmes qui militent contre le racisme ambiant, les ravages des industries extractives, les attaques des groupes armés ainsi que contre tous types d’impunité envers les violences qu’elles peuvent subir quotidiennement. Nous voulons souligner la multiplicité de leurs aspirations, visions, revendications, critiques des conditions d’oppressions et modes d’organisation.

Nos lectrices et lecteurs remarqueront un fil rouge à travers tous les textes de ce mois-ci. Chacun des textes demande une meilleure prise en compte de la voix des femmes dans les fronts ou elles s’impliquent. En d’autres termes, le dénominateur commun est la demande d’être d’abord mieux écoutée et mieux représentée. D’avoir le micro de temps en temps.

Dans un monde où les personnes au pouvoir tentent férocement de nous diviser, la puissance d’agir des femmes doit répondre à cette violence en tissant des liens solidaires. Certes, il reste encore beaucoup de travail à faire afin de transformer radicalement le monde néolibéral, capitaliste et patriarcal dans lequel nous vivons. Il n’en demeure pas moins que les femmes sont au coeur des changements à venir.

Nous en sommes les vectrices.