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Michel Tournier et Umberto Eco, l’ombre et la lumière

Claude Vaillancourt, 25 février 2016

Les caprices de la destinée ont rapproché deux très grands écrivains, Michel Tournier et Umberto Eco, décédés à près d’un mois d’intervalle. Ces auteurs ont peu en commun et ont développé des univers qui pouvaient difficilement les rapprocher. Dans mon musée imaginaire, ils occupent cependant une place incontournable. Leur disparition, bien qu’attristante, ne créera pas un bien grand vide, tant leurs œuvres continueront à m’habiter.

Umberto Eco est sans doute le plus solaire d’entre les deux. Il a réussi à s’imposer dans des domaines très variés de l’écriture et de la connaissance : il était médiéviste de grand renom, sémioticien reconnu, romancier à succès, brillant commentateur de l’actualité (entre autres dans la revue l’Espresso). Dans notre monde d’experts et d’hyper-spécialistes, rarement un auteur s’est attiré un si grand respect en œuvrant dans des domaines aussi distincts.

Son écriture était portée par une bouleversante érudition qui offrait une matière inépuisable à ses réflexions et prenait tout naturellement place dans chacun de ses textes. En trame de fond à ses œuvres, aussi, un humour subtil donnait une forme de détachement amusé à la plupart ses propos. Ce qui ne diminuait en rien la portée de ses messages. Eco nous disait plutôt, tout bas : « regardez comme je ne me prends pas au sérieux, et comprenez comment cela m’empêche de tomber dans les pièges détestés du sectarisme et du dogmatisme. » Rappelons que son chef-d’œuvre, Le nom de la rose, se termine par un superbe hommage au rire.

Michel Tournier est un écrivain plus sombre, même s’il tenait à ne pas donner une telle image. Son entreprise de remettre à jour certains grands mythes occidentaux, comme celui de l’ogre ou de l’individu abandonné sur une ile déserte, lui ont permis d’explorer des facettes mystérieuses de l’être humain. Les mythes expriment à la fois le sublime et l’horrible, et Tournier ne fait pas abstraction de l’un ou l’autre de ces aspects. Il a pris comme devise la belle phrase paradoxale de Roger Nimier : « Il faut vivre sous le signe d’une désinvolture panique, ne rien prendre au sérieux, tout prendre au tragique. »

Tournier avait un faible pour les personnages monstrueux et excessifs. En eux, on retrouve la caricature et le rire cher à Eco. Mais aussi, inévitablement, des aspects pernicieux de l’humain, qu’il a tenté de rendre presque acceptables par son écriture d’une incomparable élégance.

Eco faisait figure de sage, Tournier d’« oncle scandaleux », comme il voulait lui-même se qualifier. Eco scrutait de son regard de médiéviste le monde contemporain. Il décrivait avec finesse des phénomènes aussi diversifiés que les médias, l’évolution technologique, voire les musées de cire ou les paradis fiscaux, qui sous ses mots d’une grande justesse s’ajoutaient à des préoccupations plus larges et révélatrices de la complexité du monde. Tournier préférait rester dans le presbytère qu’il habitait pas très loin de Paris, se nourrissait de souvenirs et de grands archétypes, et lorsqu’il voyageait — par exemple lors d’un grand périple au Canada — il s’intéressait d’abord et avant tout à ce qu’il pourrait utiliser dans son œuvre.

Ces deux auteurs se rejoignaient cependant dans leur volonté de transcender les genres populaires pour les rapprocher de la philosophie qui les a formés et qu’ils tenaient en haute estime. Ainsi, Eco a adopté les codes du roman policier dans Le nom de la rose, tout en réfléchissant, entre autres, sur l’œuvre d’Aristote. Tournier tenait à raconter des histoires « que tout le monde connaît déjà », ce qui correspondait à sa définition d’un mythe, pour rappeler leur universalité et leur donner une nouvelle pertinence.

Eco et Tournier se ressemblaient aussi, dans une certaine mesure, par leur savoir encyclopédique, par l’acuité avec laquelle ils observaient le monde, par leur écriture parfaitement maitrisée, bien que très différente. Tournier écrivait comme un académicien qui aurait mal tourné, avec un sens de la métaphore et de l’analogie rarement aussi bien exploité. Eco utilisait une écrite taillée au scalpel, d’une grande précision, d’une délicate ironie, alors que chaque mot, sans peser, était pourtant lourd de sens.

On peut se demander aujourd’hui si notre monde « épris du plaisir jusqu’à l’atrocité », comme disait Baudelaire, et bombardé de textes lancés en nombre infini sur Internet, laisserait autant de place à des auteurs à l’écriture aussi subtile, nuancée et clairvoyante. Ce que l’on souhaite surtout, c’est qu’ils engendrent encore des disciples en grand nombre.

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