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Bilan : le Canada et les réfugié-es Syrien-nes

La logique du faire plus avec moins

Isabelle L’Héritier, 31 janvier 2016

Tel que promis, le nouveau gouvernement libéral a mis en branle son engagement à accueillir 25 000 personnes réfugiées originaires de la Syrie depuis son accession au pouvoir. Tandis que le Canada a ouvert ses portes à plus de 15 000 à ce jour, les organismes qui travaillent auprès des réfugiés se retrouvent dans une situation de surcharge de travail où il leur est demandé de faire plus avec moins.

Toujours en attente de plus d’information

Tous en attente de savoir si des ressources financières supplémentaires seront injectées dans leurs services, les organisations communautaires reçoivent des indications gouvernementales au compte-goutte. Le nombre additionnel de personnes réfugiées parrainées par l’État auxquelles elles auront à offrir des services leur est encore inconnu, ce qui complique la planification de leur travail.

Lida Aghasi, directrice générale du Centre social d’aide aux immigrants (CSAI), seule organisation mandatée par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion du Québec pour assurer l’accueil et l’installation des réfugiés parrainés par l’État à Montréal, confirme ce manque d’informations :

« Pour les réfugié-es Syrien-nes, on ne sait pas quel nombre va arriver à Montréal ni quand. C’est le plus grand défi pour nous. On reçoit très peu d’indications à l’avance et ça nous apporte beaucoup de complications, car nous devons nous préparer quand même et construire notre équipe de travail ».

Pour l’année 2016, le gouvernement n’a pas encore fixé ses cibles quant au nombre de personnes réfugiées de toutes origines qui seront accueillies au Canada et réparties à travers les provinces.

Besoin d’une vision à long terme

À ce jour, les mesures de prise en charge des personnes réfugiées parrainées par le gouvernement ont été concentrées sur l’accueil et l’installation. Ces services comblent les besoins immédiats et à court terme, tels que l’accès aux soins de santé, à un logement, à des vêtements d’hiver, aux cours de francisation, à l’éducation pour les enfants et à des ateliers de recherche d’emploi.

Lida Aghasi fait remarquer que les réfugiés ont besoin de services et d’un encadrement spécifiques et différents de celui offert aux personnes immigrantes. Avec plus de ressources financières, « nous aimerions offrir des ateliers de recherche d’emploi adaptés aux besoins spécifiques des réfugiés, car il y a un énorme besoin en pré employabilité ».

Cependant, les ressources financières actuelles limitent les intervenants à offrir uniquement des services de base. Ce qui ne leur permet pas d’innover et créer de nouveaux programmes qui auraient un impact bénéfique à long terme.

Associer la population dans l’accueil

Au cours de l’automne, une importante vague de solidarité s’est fait sentir au Québec à l’égard des réfugié-es Syrien-nes. Beaucoup de gens sont prêts à donner de leur temps pour participer à leur accueil et pourraient prendre part à des projets de jumelage interculturel. Tandis que plusieurs organismes ont dû éliminer ce programme en raison des coupes budgétaires, Lida Aghasi juge qu’il faut débloquer des ressources pour recommencer à faire du jumelage. « Par le passé, ce genre de projets s’est avéré très bénéfique et a aidé énormément l’intégration de ces personnes dans leur nouveau contexte », indique-t-elle.

La rencontre entre les citoyennes et citoyens québécois et des personnes réfugiées constitue un élément nécessaire à l’intégration des nouveaux arrivants et pour la lutte contre la xénophobie.

Couverture des soins de santé : et la santé mentale ?

Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement libéral a rétabli le Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI) qui couvre les soins de santé de base et de santé mentale pour les personnes réfugiées parrainés au cours de leur première année au pays. Rappelons qu’en 2012, sous le gouvernement conservateur, ce programme avait subi d’importantes coupures, brimant l’accès aux soins de santé pour les personnes qui demandent à être accueillies au Canada. Les demandeurs d’asile ne sont toutefois pas couverts par ce programme.

Au Québec, très peu d’organismes détiennent une expertise de pointe et offrent des soins psychologiques spécialisés pour les réfugiés ayant vécu des traumatismes graves. Le Réseau d’intervention auprès des personnes ayant subi la violence organisée (RIVO) est parmi les seuls. Comme tant d’autres organismes, la question du manque de financement constitue leur plus grand défi.

À cause du manque de ressources, « on ne répond pas à la demande de façon adéquate, dans des délais raisonnables, et on envisage qu’elle va dépasser nos capacités », estime Véronique Harvey, psychothérapeute au RIVO. Le RIVO souhaite mettre en place des formations pour les intervenant.es de première ligne afin de les outiller et les orienter auprès des personnes ayant vécu des traumatismes importants liés à la violence organisée. Véronique Harvey souligne d’ailleurs :

« Plus de ressources nous permettrait de dégager du temps pour partager notre expertise et offrir un soutien auprès des groupes qui n’ont pas l’habitude à travailler auprès des réfugiés et qui vont peut-être se sentir dépassés face à la complexité des cas  ».

Disparité du traitement entre réfugié-es de différentes communautés

Sachant que les réfugié-es Syrien-nes arrivent au Canada dans une situation précaire et avec très souvent très peu de ressources financières, le gouvernement libéral s’est engagé à rembourser leurs frais de transport. Cette prise en charge est bienvenue et doit être soulignée, mais engendre également un double traitement inégalitaire qui les favorise. Ce remboursement devrait être appliqué à toutes les personnes réfugiées, peu importe leur origine, car ils ont tous besoin du même type d’aide de la part du pays qui les accueillent.

La clé : travailler collectivement

Pendant que chaque organisation élabore ses services individuellement, un important travail de mise en commun des ressources se met en branle. « Une des forces, c’est qu’on est en réseau » note Rivka Augenfeld de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes. Elle ajoute qu’ainsi ils peuvent « partager l’expérience, l’expertise, les problèmes et également d’avoir un poids plus fort dans nos relations avec le gouvernement ».

Dans les mois à venir, lorsque le flux de réfugié-es parrainé-es par l’État arrivera en plus grand nombre au Québec, les organisations auront une charge de travail énorme et subiront une période d’ajustement. Toutes les intervenantes rencontrées estiment que la clé du succès de l’intégration et de l’intervention auprès des personnes réfugiées sera dans le travail de collaboration. Pour identifier les besoins et coordonner les services, « il en va de la responsabilité de l’ensemble des programmes, des institutions et des organismes communautaires de se concerter » affirme Véronique Harvey. « Parce qu’on est complémentaires, sans une telle concertation, on n’y arrivera pas », conclut-elle.