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Les robots ne font pas grève à Davos !

Gabrielle Lefèvre, 25 janvier 2016

Le Forum Economique Mondial qui s’est tenu à Davos regroupe les puissants de ce monde autour de ce gigantesque défi posé à nos sociétés : la quatrième révolution industrielle. Celle des robots. Et l’humain dans tout cela ?

Nos « maîtres du monde » - qui ont décidé d’améliorer notre vie par une économie ultralibérale et mondialisée - ont glosé ces derniers jours à Davos sur les défis d’une croissance stagnante voire même négative.

Alors qu’une nouvelle crise boursière s’annonce, que les pays émergents sont en pleine stagnation économique, que les inégalités sont encore plus grandes qu’avant et que la planète est en guerre un peu partout pour le plus grand bonheur des marchands d’armes. « Business as usual » ? « Le réveil de la force », comme le fanfaronne notre ministre Alexander De Croo ? (Ministre Belge - 1)

Qui évoque la reprise en main du monde du travail en Belgique pour donner de meilleures conditions de profits aux entreprises… « Le coût du travail a baissé, lancer une entreprise coûte moins cher, et les impôts sur les revenus ont été abaissé de manière significative, la consommation a donc été stimulée. », prétend Alexander De Croo qui annonce des milliers d’emplois à créer mais jette un voile pudique sur le nombre effarant de chômeurs et l’augmentation de la pauvreté.

Avant cette réunion de tout haut niveau, Oxfam avait remis son habituel panorama de la véritable situation mondiale : les 1% les plus riches détiennent à présent plus que les 99 % du reste du monde. L’écart entre riches et pauvres s’est encore agrandi en 2015. « Nous ne pouvons pas continuer à laisser des centaines de millions de personnes souffrir de la faim, alors que les ressources qui pourraient les aider sont amassées par quelques personnes en haut de l’échelle » explique Manon Aubry, responsable plaidoyer Justice fiscale et inégalités d’Oxfam France. (2)

En effet, selon Oxfam, « le patrimoine de la moitié la plus pauvre de la population mondiale s’est réduit de mille milliards de dollars depuis 2010. Cette baisse de 41 % s’est produite alors même que la population mondiale augmentait de 400 millions de personnes. Dans le même temps, la fortune des 62 premières fortunes mondiales – dont 53 sont des hommes pour seulement 9 femmes, a augmenté de plus de 500 milliards de dollars pour atteindre un total de 1 760 milliards. Ces chiffres confirment une tendance observée par Oxfam : depuis le début du XXIème siècle, la moitié la plus pauvre de l‘humanité a bénéficié de moins d’1 % de l’augmentation totale des richesses mondiales, alors que les 1 % les plus riches se sont partagés la moitié de cette hausse. »

La révolution digitale

Dans ce contexte plutôt catastrophique, nos 1% les plus riches du monde voient dans la révolution digitale une opportunité intéressante. Klaus Schwab, président de ce Forum Economique Mondial, a rappelé qu’après la phase de mécanisation de la production grâce à la vapeur, suivie de la production de masse avec l’électricité, la troisième révolution fut celle de l’électronique et des technologies de l’information pour automatiser la production. Celle-ci a généré dès le milieu du XXe s.la quatrième révolution, la digitale, qui fusionne les sphères physiques, digitales et biologiques. (3)

« Les possibilités de milliards des gens connectés par des dispositifs mobiles, avec la puissance de traitement des données, sans précédent, la capacité de stockage et l’accès à la connaissance, sont illimitées. Et ces possibilités seront multipliées par des percées technologiques dans des domaines comme l’intelligence artificielle, la robotique, Internet des objets, des véhicules autonomes, l’impression de 3-D, la nanotechnologie, la biotechnologie, la science des matières, le stockage d’énergie et le calcul quantique » , explique Klaus Schwab qui souligne l’extraordinaire rapidité de ces évolutions. Elles vont changer radicalement notre mode de production, de commerce et de gouvernance.

L’intelligence artificielle pose déjà des problèmes philosophiques et politiques majeurs, nous l’avons déjà évoqué le 2 septembre 2015 dans cette rubrique. (4)

Des politiques impuissants

Évidemment, souligne Klaus Schwab, cette révolution profite surtout aux plus riches, aux plus intellectuels, aux plus créatifs et accroît les inégalités en défaveur des plus pauvres, des moins technologiquement formés, des moins créatifs. Bref, les travailleurs des secteurs primaires et même les classes moyennes souffrent et cela va empirer. Le chômage va encore s’accroître. L’économie va se centrer sur les besoins des consommateurs (ceux qui savent payer et qui sont interconnectés). Les gouvernements devront tenir compte des opinions des citoyens informés et connectés et, d’autre part, ils auront plus de moyen de les contrôler grâce aux systèmes de surveillances digitaux et invasifs. Ils devront aussi se plier aux nouvelles formes de démocratie participative rendues possibles par les nouvelles technologies. Le rôle de régulation du pouvoir politique ne pourra plus se faire qu’en étroite collaboration avec le monde des entreprises et la société civile, conclut Klaus Schwab.

Si l’on en juge par la difficulté de négocier de manière transparente le projet de Traité transatlantique, on est loin de cette vision idyllique du futur de nos démocraties !

Même la nature de la sécurité et de la guerre change avec cette primauté des technologies de surveillance, des armes gérées par l’intelligence artificielle, des techniques utilisées aussi par des petits groupes combattants un peu partout dans le monde.

Les atteintes de plus en plus fortes à notre vie privée et la perte de contrôle sur nos données personnelles, sont vues comme un des plus grands dangers de cette nouvelle révolution, de même que l’interaction de plus en plus étroite entre l’humain et l’intelligence artificielle (IA). « De même les révolutions de la biotechnologie et de l’IA, qui redéfinissent la définition d’être humain, des seuils actuels de durée de vie, la santé, la connaissance et les capacités, nous contraindront à redéfinir nos frontières morales et éthiques. » , dit Klaus Schwab.

Commençons par l’éthique du monde des affaires. Force est de constater que les timides entreprises des pouvoirs publics pour lutter contre l’énorme évasion fiscale des capitaux des multinationales ont été balayées par l’intense lobbying de celles-ci. Or, cet argent permettrait de résoudre la plupart des problèmes de mal développement de nos économies. Mêmes les États-Unis, du moins le parti Démocrate, commencent à s’en rendre compte et font de la lutte contre les inégalités un slogan de campagne.

Et que dire de notre petite Belgique qui refuse de récupérer 700 millions d’euros de cadeau fiscal aux grandes entreprises au motif que cela les ferait fuir ? Allez-dire cela aux chômeurs que l’on traque inlassablement alors qu’il n’y a pas d’emplois disponibles.

Que dire de l’Europe qui poursuit les négociations secrètes sur le projet de Traité Transatlantique (TTIP) alors que les études les plus sérieuses démontrent qu’il ne serait bénéfique que pour les plus grandes entreprises du monde et pas pour les PME qui créent l’essentiel de l’emploi dans nos pays… Voilà nos frontières morales et éthiques européennes. Elles se teintent de noir, celui d’une extrême-droite qui progresse, sur la vague de crainte levée par les actes terroristes et l’arrivée de réfugiés de pays que nous avons déstabilisés et jetés dans la guerre.

Où se cache l’éthique politique ?


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