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Accord de Paris, comment s’en contenter ?

Claude Vaillancourt, 22 décembre 2015

Le bilan la COP21 de Paris est plus difficile à faire qu’on pourrait le croire. Les gouvernements et plusieurs groupes écologistes ont salué l’accord qui en a résulté comme une importante avancée. Mais, celles et ceux qui participaient au contre-sommet ont rejeté d’emblée l’entente, considérée comme insuffisante et pas à la hauteur des mesures significatives qu’il fallait prendre devant une menace imminente.

La lecture de l’accord permet difficilement d’être emballé. Il s’agit d’un texte technocratique, flou, répétitif et laissant une large place à l’ambigüité, ce qui est une rhétorique commode lorsqu’on veut obtenir le consensus. Il se caractérise aussi par son incapacité à nommer les choses. Ainsi, les mots « énergie fossile », « pétrole », « charbon » n’apparaissent pas. Les mots « réchauffement » et « transition » ne se retrouvent qu’une seule fois, et dans le second cas, pas dans le sens de « transition énergétique », tellement nécessaire, et qui consiste à passer des énergies fossiles aux énergies renouvelables.

Plusieurs ont souligné les aspects décevants de l’accord, au premier chef le fait qu’il ne soit pas contraignant. Par contre, les accords de libre-échange permettent quant à eux aux entreprises de s’attaquer à des règlementations conçues pour protéger l’environnement. Pour combattre la dette climatique, les pays du Nord ont décidé d’offrir 100 milliards de dollars par année d’ici à 2020, ce qui semble insuffisant et un peu trop relever de la bonne volonté des pays riches. Un premier bilan de l’accord se fera en 2023 seulement, trop tard donc, si on considère l’urgence de la situation.

Le passage le plus rassembleur de l’accord est d’avoir fixé l’élévation de la température moyenne de la planète à moins de 20C, voire à 1,50C par rapport à l’ère préindustrielle. On a aussi souligné à quel point il est remarquable que 195 pays, aux intérêts très divergents, parviennent enfin à s’entendre sur un sujet aussi essentiel et concluent un accord significatif. Des groupes écologistes ont souligné qu’il s’agissait de la fin du climatosceptisme et « le début de la fin de l’ère du pétrole et du charbon », comme l’a souligné Équiterre.

Il me semble surtout voir dans ces intentions non pas une avancée, mais un retard que l’on peine à rattraper : après des années de tergiversations, l’Accord de Paris répond à un appel d’experts climatiques, de citoyens et citoyennes de tous les continents, par un texte caractérisé par son absence de cibles précises. On connaît les limites des bonnes intentions. Les objectifs du millénaire pour le développement, par exemple, qui visaient à combattre la pauvreté et ses conséquences, et dont les cibles étaient pourtant clairement identifiées, n’ont pas été remplis. Sans financement adéquat, sans obligations précises, il devient difficile de transformer des sociétés trop souvent réticentes au changement.
L’Accord de Paris ne permet pas d’entreprendre un débat essentiel, portant sur le type de mesure à adopter pour combattre efficacement les changements climatiques. À la COP21, s’opposaient deux visions difficilement réconciliables. Au Bourget, dans le sommet officiel, on avançait surtout des solutions qui s’intègrent aisément à notre type d’économie : développer la bourse du carbone, encourager les bonnes pratiques des entreprises transnationales, accroître l’usage de nouvelles technologies comme le stockage de carbone sous terre ou dans les océans.

Au contre-sommet, qui se tenait principalement à Paris, dans un lieu appelé Zone d’Action pour le Climat, on parlait plutôt de laisser autant que possible les hydrocarbures dans le sol, de taxer le carbone, de mettre fin aux accords de libre-échange. Aucun changement significatif ne surviendra sans une transformation de notre mode de vie, ce qui implique de mettre fin à la surproduction, à la consommation sans limite, au projet de maintenir une croissance perpétuelle.

Plusieurs observateurs ont décrié la présence des lobbys au Bourget. Leur action a permis par exemple de retirer de l’accord les transports aérien et maritime, responsable de 8% des émanations. Lors de la soirée du Canada — financée par les gouvernements du Québec, de l’Ontario… et par Gaz Metro ! —, notre premier ministre Philippe Couillard, a fait l’éloge du gaz naturel comme énergie de transition. Pourtant, remplacer une énergie fossile par une autre pourrait difficilement être une bonne porte de sortie.
Les négociations ont aussi été marquées par d’inévitables rapports de force entre les pays en présence, entre les pays industrialisés surtout, grands responsables des changements climatiques, et les pays en développement, qui en sont les principales victimes. Les États-Unis, plus importants émetteurs de gaz à effet de serre au monde per capita, ont pu exercer des pressions à la baisse, dans la crainte d’un éventuel rejet de l’accord par un Congrès à majorité républicaine, très portée sur le climatoscepticisme. Le point de vue d’une infime minorité, à la position parfaitement irrecevable d’un point de vue scientifique, est ainsi parvenu à s’imposer à 195 pays en négociation.

J’aurais beaucoup aimé me réjouir avec celles et ceux qui ont vu en l’Accord de Paris un « évènement historique », ou « un point tournant pour l’humanité ». Mais les dangers provoqués par les changements climatiques semblent plus grands que jamais et le retard pris devant les mesures nécessaires à adopter ne fera que se perpétuer.
Il ne nous reste qu’une faible prise pour transformer la situation à notre avantage : rappeler constamment l’objectif de limiter le réchauffement à 1,50 C ou 20C. Ceci justifie les actions les plus diverses. Lors d’une grande manifestation devant la tour Eiffel le 12 décembre, Naomi Klein donnait le mot d’ordre de bloquer les grands projets d’exploitation des hydrocarbures partout dans le monde, sous toutes leurs formes. Nous en avons désormais la légitimité. C’est du moins ce qui nous faut retenir d’un accord qui aura soulevé à la fois un peu d’espoir et tant de déception.

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