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Élections législatives au Venezuela : le creux de vague se concrétise.

Thomas Chiasson-LeBel, 9 décembre 2015

Depuis quelques mois, la thèse de l’épuisement de la vague de gauche en Amérique latine agite la toile. La récente défaite des chavistes aux élections législatives vénézuéliennes semble confirmer ce ressac. Ils n’avaient perdu qu’un seul vote de la vingtaine d’élections et de référendums tenus depuis la victoire initiale de Chávez en 1998.

Au lendemain des élections, les principaux dirigeants perdants du chaviste PSUV (Parti Socialiste unifié du Venezuela)autant que les gagnants de la principale coalition d’opposition MUD(Table de l’unité démocratique) célébraient la démocratie. En maudiront-ils les résultats dans l’année à venir alors que les tensions politiques s’installeront au cœur même de l’État, entre le législatif et l’exécutif ? Car malgré une victoire écrasante de la MUD aux législatives, l’exécutif est toujours dirigé par le successeur de Chávez, Nicolas Maduro.

L’ampleur de la défaite

La victoire de l’opposition est très sérieuse. L’important taux de participation de 74,25 % éloigne les doutes, alors que 7,7 millions d’électeurs et électrices ont appuyé les candidats de la MUD contre 5,6 millions pour les chavistes. Outre l’important appui préservé après 16 ans de pouvoir, ce résultat aura comme point positif pour les chavistes de démontrer que les fraudes et manipulations dénoncées avant le vote par l’opposition ont eu peu d’effet. Atilio Boron, sociologue argentin partisan du chavisme, rappelle que le principal incident de la journée électorale s’est produit lorsque d’ex-présidents latino-américains de droite ont fait des déclarations tapageuses alors que le scrutin n’était pas terminé. Les observateurs internationaux de l’UNASUR ont félicité la transparence et la solidité de l’exercice démocratique. Les représentants du PSUV, ont immédiatement reconnu leur défaite, ce qui contraste avec l’opposition qui peinait à faire de même lors de l’élection précédente.

Élue en 2010, la précédente Assemblée nationale était composée de 98 députés du PSUV. La nouvelle assemblée, qui entrera en fonction en janvier, n’en comptera plus qu’une cinquantaine sur 167. La coalition MUD passe de 65 députés à prés des deux tiers des sièges. Avec les trois élus autochtones, La MUD pourrait bien avoir les pouvoirs associés aux trois niveaux de majorité prévus aux procédures de l’Assemblée.

La majorité de 50 % (84 député-e-s) permet entre autres d’adopter des lois régulières, d’accepter le budget, et de proposer des référendums. Une majorité des trois cinquièmes (101 député-e-s), garantie à la MUD, permet en plus de révoquer des ministres ou le vice-président, et les individus ainsi accusés ne peuvent plus ensuite assumer de fonctions exécutives. La MUD est donc en mesure d’entraver sérieusement le pouvoir exécutif. Avec une majorité des deux tiers (112 député-e-s), dont pourrait jouir l’opposition en comptant sur l’appui des députés autochtones, l’Assemblée nationale peut en plus changer des lois organiques (plus importantes dans la hiérarchie juridique, elles encadrent les lois normales), proposer des amendements constitutionnels pour référendum, convoquer une assemblée constituante, révoquer les juges du plus haut tribunal du pays (TSJ) et nommer les membres du Conseil national électoral.

Les tensions à venir

Avec ces résultats, le présidentialisme reproché à la constitution sera mis à l’épreuve pour la première fois puisque les chavistes avaient toujours maintenu une majorité à l’Assemblée nationale. La forte division politique se manifestait surtout dans l’arène électorale et médiatique. Elle sera maintenant au cœur de l’appareil de gouvernement, qui pourrait ainsi devenir paralysé par les conflits. Il pourrait également devenir le lieu d’un nouvel espace de compromis, ce qui demanderait une grande cohésion de la MUD.

Or la MUD réunit près d’une trentaine de formations politiques différentes, qui ont souvent entretenu des relations tendues entre elles. En 2014, des visions contrastées avaient mené une partie de l’opposition à promouvoir une stratégie de confrontation dans la rue qui avait causé des manifestations belliqueuses pendant plusieurs semaines alors qu’une autre faction, notamment représentée par Henrique Capriles Radonski, cherchait des moyens d’entamer des négociations avec le pouvoir.

La récente campagne électorale démontre un regain d’unité de la MUD. Toutefois, le dirigeant de la MUD, Jesús Torrealba, soulignait « qu’il n’est pas la même chose de s’unir pour s’opposer et de s’unir pour diriger ». La division pourrait avoir été amoindrie puisque certains des opposants les plus radicaux sont aujourd’hui emprisonnés pour leur soutien à des actions violentes. Leur libération était toutefois l’une des premières demandes de la MUD au lendemain de la victoire. Le contexte de division polarisée entre chavistes et opposants que connaît le Venezuela depuis plusieurs années ne favorise pas les positions de compromis. L’absence de compromis pourrait mener à un référendum révocatoire contre le président Maduro qui atteindra la mi-mandat en 2016.

Les causes du chavirement

Les causes du revirement électoral sont connues tant des chavistes que des opposants. Le modèle économique qui repose sur la redistribution de la rente pétrolière connaît des difficultés depuis que les prix du baril ont chuté. Inflation et rareté ont fait croître les files d’attente et l’impatience. Les alternatives économiques proposées sous l’égide du socialisme du 21e siècle tardent à produire les résultats escomptés alors que l’économie est demeurée foncièrement articulée par les règles du marché.

Les dirigeants chavistes soutiennent d’ailleurs que ce n’est pas la campagne politique de l’opposition qui lui a valu la victoire, mais bien la guerre économique et le capitalisme sauvage pratiqué par les possédants. Le terme décrit en fait les pratiques de vente au plus offrant qui ont subsisté malgré la régulation des prix et les tentatives de contrôle policier et militaire des flux de biens. Les initiatives gouvernementales de redistribution et de subventions aux biens de consommation sont souvent minées par l’accaparement, la corruption ou la petite contrebande. Parallèlement, les possédants du pays qui mettent leurs profits à l’abri en devise étrangère font une pression à la baisse sur la valeur de la monnaie, contribuant ainsi à alimenter l’inflation dont l’impact est toujours plus grand sur les plus pauvres.

En dénonçant la guerre économique, les chavistes nomment du fait même les difficultés qu’ils ont à implanter un modèle économique réellement alternatif, ou comme le suggère l’ancien ministre Victor Álvarez, à bâtir le socialisme plutôt qu’à le décréter.

La MUD à l’Assemblée nationale sera confrontée à ce même problème d’une économie à mi-chemin entre le capitalisme et une ébauche socialiste. Les solutions qui reposent sur la dynamique de marché pourraient se heurter rapidement tant à la révolte des moins nantis, qui seront les premiers à pâtir d’une diminution de l’appui étatique, qu’au manque d’enthousiasme des investisseurs. Ceux-ci se sont d’ailleurs empressés de rappeler que les élections n’ont affecté qu’un seul des pouvoirs de l’État.


Voir en ligne : Note 1 : sur Rebelion.org