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Tariq Ramadan à Montréal

Et si on prenait le temps d’y penser ?

Aurélie Girard, 30 novembre 2015

Le 23 novembre dernier, l’islamologue et intellectuel Tariq Ramadan était de passage à l’Église Unie St. James de Montréal. Entre la tempête alarmiste envers un islam qu’on ne connaît pas et les dons généreux de ceux qui voient la nécessité d’ouvrir les bras aux réfugiés syriens, le passage de Monsieur Ramadan fut instructif et même nécessaire. « Réfugiés, guerres et révolutions : comment répondre aux peurs et au fanatisme de notre époque ? » a rappelé certains rouages du système, en questionnant l’instrumentalisation de l’émotivité ainsi que les pratiques volontaires des gouvernements à détourner notre attention des vrais problèmes. Lumière et réponses sur ces interrogations.

Comment, donc, répondre aux peurs et au fanatisme de notre époque ? C’est en usant de la réflexion et du refus du sentiment d’impuissance que nous pourrons y répondre, dit Tariq Ramadan. D’abord, il expose que ces peurs émanent souvent d’un clash des perceptions. Il présente la manière dont défilent les évènements politiques et le mécanisme qui s’y installe lorsqu’il est temps d’en faire la lecture. « Nos grilles de lecture culturalisées, ethnicisées, et « religieulisées » sont une distraction stratégique face aux vraies questions. […] C’est dire qu’il y a une transformation de la question politique en une question de valeurs et de perceptions ». M. Ramadan se joint en quelque sorte à l’idée que les gouvernements et les médias agissent comme acteurs principaux d’une diversion volontaire. Pour l’auteur, nous devrions plutôt tenter de comprendre les évènements politiques selon trois réalités bien précises : la réalité politique, la réalité économique et la réalité géostratégique.

À l’aide d’exemples multiples, il déconstruit l’idée de la nécessité sécuritaire sur les sols du Moyen-Orient. Par exemple, depuis les déstabilisations importantes connues ces cinq dernières années dans cette même région, en l’occurrence ce que l’on appelle les révolutions arabes, « ce qui s’est passé sur le territoire, c’est la redistribution des cartes [sur le plan économique] ». Tel qu’il le relève, les États-Unis se trouvaient, depuis une dizaine d’années, dans une situation économique assez précaire, puisque c’est la Chine « qui a multiplié par huit sa présence [économique] dans la région ». De plus, les étasuniens constataient l’émergence de la présence turque sur le territoire africain. Tariq Ramadan dénonce du même fait que « les libérateurs d’hier deviennent, le lendemain, des terroristes, en fonction de ce que les dominants décident pour eux », en faisant allusion au financement d’Al-Quaïda par les États-Unis dans le contexte de la Guerre froide. Comme l’explique Samir Saul, auteur et professeur à l’Université de Montréal dans un récent article publié dans la revue Relations « […] l’arrêt de la guerre froide ayant privé les États-Unis d’ennemis officiels, il fallait en fabriquer afin de facilité le recours à la force et les nouvelles conquêtes1 ». Bref, avec l’arrivée de nouveaux acteurs économiques et vu la place de plus en plus importante des pays émergents, l’ennemi est rapidement devenu celui qui piétine un sol où l’or noir s’écoule.

Le conférencier poursuit en nommant l’instrumentalisation de l’émotivité comme camarade de ces omissions. Face aux réels dangers d’une société menée par l’émotion, il nous rappelle toute l’importance de connaître la profondeur historique afin de faire l’analyse intellectuelle des phénomènes, et d’ainsi être en mesure de comprendre « un vocabulaire médiatique dont la plus grande force est aujourd’hui la confusion ». La manière dont est détournée l’attention publique cloisonne l’esprit critique et nuit au sang-froid de celle-ci. En d’autre termes, tant que nous demeurerons dans l’émotivité, donc que nous répondrons à des actes de violence en appliquant une géométrie variable, notre capacité à réfléchir face à ce type de distractions sera assoupie, voire anesthésiée. Plus largement, l’opinion publique est affaiblie par les tentatives de diversion et la manipulation émotive, puisqu’elle en est la première victime. Dans le contexte actuel, celui où nos gouvernements partent en croisades contre Daesh et bombardent les civils, le résultat de cette machine à réagir, et non pas à réfléchir, nous mène vers des réactions dangereuses ; celles des jugements, des idées préconçues, des peurs, et plus spécifiquement, des réactions islamophobes. 

En plus de dénoncer « la politique émotionnelle » et de faire un appel à la réflexion, Tariq Ramadan nous insuffle une foi en la continuité de notre militance. Sa réponse aux peurs et au fanatisme de notre époque, et parallèlement à l’instrumentalisation de l’émotivité, est la nécessité d’une lucidité collective entérinée par la connaissance et la rigueur intellectuelle. L’auteur ajoute toutefois un élément, celui de la nécessité d’un espoir inépuisable : « […] On est là, on se regarde, et on se dit, eux ils sont trop grands pour échouer, et nous, trop petits pour réussir. Et pourtant, la seule chose qui compte, c’est de sortir de cette salle avec le sentiment que l’on peut, et que l’on doit, moralement et éthiquement, s’engager à ne pas accepter le sentiment d’impuissance que l’on nous propose ».

Bref, Tariq Ramadan a fermement insisté sur l’importance de demeurer conscient de l’aveuglement souhaité, tout en soulignant la responsabilité que nous possédons vis-à-vis nos réactions. Pour lui, ces deux éléments sont rendus possible en étant d’abord nous-mêmes bien informés, mais ensuite, en prenant conscience de notre devoir d’informer. Lorsque nous avons peur, « nous sommes des émotifs dans la réaction politique […] et ceux qui sont à la tête des États l’ont bien compris ». Il ne faudra donc pas croire que nous avons été vaincus, ni d’autant plus croire que nous avons vaincu : nos luttes sont aussi éphémères qu’indélébiles. Elles invitent l’individuel à retrouver l’espace dédié au collectif, à prendre une grande bouffée d’air frais, en n’oubliant jamais que ses combats seront toujours à poursuivre.


Aurélie Girard fut stagiaire en Tunisie, avec Alternatives à été 2015