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Justin Trudeau, lotocrate

Claude Vaillancourt, 27 octobre 2015

Jamais nous n’avons eu un premier ministre aussi peu qualifié que Justin Trudeau. Il ne s’est pas distingué par des études brillantes dans un domaine relié à la politique ou l’économie. Son expérience politique se limite à quelques années en tant que simple député. On ne lui a jamais confié d’importants dossiers sur quelque sujet que ce soit et il n’a pas longuement intrigué dans les véritables coulisses du pouvoir.

Une petite recherche à son sujet nous renvoie à des mises en scène accablantes pour un politicien : on le voit débouler un escalier comme un homme en caoutchouc ; il défend ailleurs un hallucinant bilinguisme qui lui fait dire une phrase tantôt en anglais, tantôt en français. Et surtout, il gagne un désolant combat de boxe amateur. On cherche en vain une trace qui pourrait révéler en lui un soupçon d’envergure intellectuelle.

Son plus grand mérite, il le tient, en fait, d’un pur hasard génétique : il est le fils d’un premier ministre à la fois controversé et estimé, Pierre Elliott Trudeau. Sans ce père prestigieux, sans son honorable nom de famille, pas de carrière politique pour lui. Son charisme, son entregent et ses sourires n’auraient jamais été suffisants pour le hisser à la place qu’il occupe présentement.

Il y a pourtant quelque chose de rafraîchissant de voir le poste de premier ministre échapper pour une fois aux élites qui l’ont toujours accaparé. Pour libérer les gouvernants de toute attache intéressée, certains vont même jusqu’à prôner un régime dans lequel les élus seraient tirés au sort. N’est-ce pas ainsi qu’on exerce la justice, en nommant de cette façon les jurés dans les grands procès ? Une lotocratie, nouvelle utopie, libérerait non seulement le pouvoir des élites qui drainent vers elles tous les avantages, mais soutenue par un fort encadrement législatif, elle obligerait les élus à gouverner avec compétence, sachant qu’ils n’auraient pas d’intérêts personnels à retirer de leur mandat.

Ainsi plusieurs apprécient en Justin Trudeau sa virginité politique et une naïveté originelle qui lui permettront d’aborder de façon inattendue quantité de problèmes. Accueilli en sauveur par son parti, il ne doit rien à personne, sinon à son père décédé. Ni populiste, ni embrigadé dans une pensée politique formatée, il est un homme sans qualité, un citoyen lambda sophistiqué, qui aura enfin le pouvoir de gouverner dans l’intérêt du seul gros bon sens et pour le bénéfice des gens ordinaires qu’il semble tant aimer.

Combien de temps ce mirage pourra-t-il durer ? Le hic, c’est que Justin Trudeau fait partie d’une autre élite, ce qui vient fausser le jeu d’une impossible lotocratie. Il appartient à ces gens sur lesquels se pose constamment le regard des médias, ces « people » comme disent les Français, dont la notoriété n’a pas nécessairement à s’appuyer sur une compétence particulière. La célébrité engendre davantage de célébrité, ce qui permet à ces personnes, dès qu’elles se lancent en politique, de devenir instantanément candidates vedettes.

Ces gens ont d’instinct des qualités qui échappent à bien des politiciens : ils maîtrisent l’art de serrer les mains, de poser devant les caméras et reçoivent comme un don l’enthousiasme du public. Dans notre monde, cela vaut certes mieux que de trainer une lourde réputation d’intellectuel ou d’expert. Ils rassurent parce qu’ils sont connus, un peu comme on fait davantage confiance à un ami. Avec Justin Trudeau, on doit ainsi grandement limiter la portée du hasard qui l’a hissé si haut : s’il y a eu une forme de tirage au sort dans son cas, celui-ci s’est fait parmi un nombre extrêmement limité d’individus.

Mais ce rejeton d’une autre élite, habituellement assez éloignée du pouvoir, ne pourrait-il pas malgré tout gouverner de façon différente, avec plus de liberté ? Après dix ans de régime sec conservateur, n’importe quel élu qui accomplit sa tâche en respectant les règles pourrait passer pour un politicien éclairé. Mais il en faudra plus pour faire de Justin Trudeau un grand premier ministre.

N’oublions pas qu’il est au service d’une puissante machine à gouverner, le parti libéral, qui n’a jamais cessé de maintenir des liens serrés avec le pouvoir financier, celui de Bay Street à Toronto, en particulier. Il ne faut pas non plus se laisser impressionner par le vernis de quelques promesses gauchisantes, comme celle d’investir dans les infrastructures. La campagne des libéraux a surtout été marquée par de grandes indécisions, en ce qui concerne les oléoducs et le libre-échange entre autres, ce qui leur permettra de décider ce qu’ils veulent plus tard, sans comptes à rendre.

Le besoin de mettre fin au règne des conservateurs a été tel qu’on a d’ailleurs passé outre l’un des faits les plus inquiétants de la campagne électorale : Dan Gagnier, coprésident du comité de campagne du parti libéral, conseillant son client TransCanada sur la façon d’aborder le futur gouvernement libéral. On y sentait une fois de plus les familières odeurs nauséabondes de collusion et de copinage qui infestent notre politique depuis si longtemps. Le naturel revient galop, dit-on. Le renvoi du coupable, après quelques tergiversations, ne nous met surtout pas à l’abri de récidives.

Si l’ascension de Trudeau au poste de premier ministre relève d’une forme de bonne fortune, même s’il faut admettre que notre nouveau premier ministre a mené une bonne campagne électorale, on peut déjà deviner, sans prendre de risque, que son gouvernement ne laissera rien au hasard. Le résultat des dernières élections nous donne l’impression d’être curieusement revenu à une case de départ. Derrière le visage épanoui de Justin Trudeau se cachent toujours les mêmes bons vieux libéraux.

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