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La Roumanie, l'espace Schengen, les « barbares » et les « sauvages »

Florin Poenaru, 5 octobre 2015

La « forteresse Europe » est menacée par l’arrivée des « barbares », à savoir les réfugiés venus du Proche-Orient, et elle a délégué aux « sauvages » pays de sa périphérie — la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, la Croatie, la Hongrie – la tache de défendre ses frontières extérieures. La logique profonde de Schengen est celle du mur d’enceinte.


Récemment, les médias roumains ont massivement relayé l’anecdote selon laquelle deux migrants afghans, passés de Serbie en Roumanie, avaient fondu en larmes en comprenant qu’ils n’étaient pas encore en Hongrie, mais seulement en Roumanie. Pour eux, c’était encore pire que d’être restés en Serbie, car ils allaient devoir demander l’asile en Roumanie, pays non membre de l’espace Schengen, ce qui allait considérablement réduire leur liberté de circulation en Europe. Cette anecdote a profondément blessé les sentiments patriotiques et suscité l’incrédulité des médias roumains. On sentait également une pointe de jalousie envers la Hongrie, devenue une destination plus attractive que notre pays.
Le fait que la Roumanie ne fasse pas partie de l’espace Schengen l’a éloignée de la vague de réfugiés cherchant asile en Europe. Cependant, c’est précisément là que repose le dilemme implicite qui place le gouvernement roumain entre le marteau et l’enclume. L’UE tente de trouver un mécanisme afin d’imposer à tous ses États membres un quota d’accueil des réfugiés, de manière à les répartir plus ou moins équitablement dans l’Union, et le gouvernement roumain a l’intention d’utiliser cette situation pour être admis au plus vite dans l’espace Schengen.
Or, si la Roumanie entrait dans l’espace Schengen, elle deviendrait un pays de transit au même titre que la Hongrie. Pourtant, tout comme en Hongrie, personne en Roumanie ne veut de ces réfugiés. Le président et le vice-président roumain ont déjà clairement annoncé qu’ils ne pouvaient pas accepter plus de 1 750 réfugiés, et que tout passage illégal de la frontière vers les pays de Schengen serait sévèrement puni. Cette position restrictive se retrouve dans la population : la majorité des Roumains considèrent les réfugiés comme indésirables et même estiment qu’ils représentent une menace sérieuse qu’il convient de garder à distance. Tout ceci dans un pays d’où sont partis, pour des raisons économiques, pas moins de quatre millions d’habitants ces vingt dernières années.
Les barbares et les sauvages aux frontières de la forteresse

Dans la série de cours « Il faut défendre la société », tenus par Michel Foucault au Collège de France en 1975-76, et qui n’ont rien perdu de leur actualité, le philosophe établit la distinction entre barbares et sauvages. Les barbares sont toujours définis en fonction de leur relation avec la civilisation. On ne peut les domestiquer ni les intégrer, et ils représenteront toujours une menace pour celle-ci. Il convient de les maintenir de l’autre côté de la frontière car, s’ils la traversent, ils envahiront le pays et détruiront sa civilisation. L’état naturel des relations avec les barbares, c’est la guerre. Les sauvages, eux, sont simplement arriérés, ce qui n’est qu’une phase de leur évolution. Il est possible de les discipliner, les apprivoiser, les éduquer, et ainsi de les guider dans le giron de la civilisation. C’est même ce qui définit la civilisation : sa capacité à apprivoiser, éduquer et intégrer les sauvages. Les sauvages, bien entendu, resteront toujours dans la position de personnes civilisées inférieures, mais on leur donne la possibilité d’appartenir, ne serait-ce qu’en périphérie, au monde civilisé.
Cette distinction entre « barbares » et « sauvages » décrit à merveille l’attitude actuelle de l’Occident envers les réfugiés venus du monde musulman et des pays de la périphérie de l’Europe de l’est et du sud. Dans une rhétorique enflammée et terrifiée, les réfugiés sont des barbares aux portes de la civilisation européenne, que leur but est de détruire et soumettre. Les pays de la périphérie européenne, eux, sont des sauvages qu’il convient de civiliser avant de leur accorder le statut de membre à part entière du monde civilisé. C’est particulièrement vrai pour la Roumanie et la Bulgarie, ainsi que la Croatie et la Serbie.
“La Forteresse Europe réprimande les « sauvages » qui ne font pas suffisamment bien leur travail, à savoir tenir les « barbares » à bonne distance de ses frontières”
Ainsi, dans la crise actuelle, la Forteresse Europe réprimande-t-elle les « sauvages » qui ne font pas suffisamment bien leur travail, à savoir tenir les « barbares » à bonne distance de ses frontières. Selon cette logique, en dépit de ses méthodes brutales et fascisantes, la réaction hongroise à la crise n’a rien d’irrationnel ni d’extrême. Elle répond parfaitement aux lois et valeurs de l’UE : garder les frontières à tout prix et maintenir la population indésirable à bonne distance. Le gouvernement de Viktor Orbán ne cesse d’accuser la Serbie, et désormais la Roumanie, de permettre aux réfugiés de passer en toute sécurité. Telle a été sa justification à la construction d’une barrière à la frontière, mesure qu’il a qualifié de « reprise des choses en main ». Quand les sauvages ne font pas bien leur travail, les membres du monde civilisé doivent intervenir.
Schengen : un mur

L’espace Schengen fonctionne de manière semblable, bien que moins tragiquement et à un autre niveau, pour les habitants de l’Europe de l’est et du sud : comme un mur. Si ce système facilite la libre circulation des personnes au sein de ses frontières, son objectif plus large est de limiter l’entrée et la libre circulation en Europe des personnes dont les pays ne sont pas membres de l’espace Schengen. Il maintient hors des frontières les pays non membres de l’UE, et il assure également une certaine hiérarchie au sein même de l’UE, une structure duelle qui établit une frontière entre les communautés totalement civilisées et celles n’ayant pas encore atteint ce niveau.
C’est là tout le problème de la candidature roumaine à Schengen. Sur le plan formel, la Roumanie remplit toutes les conditions pour être membre de Schengen, mais sa candidature a été rejetée pour des raisons politiques. Quelques États membres, tout particulièrement l’Allemagne, la France et les Pays-Bas, se sont opposés à l’accession à Schengen de la Roumanie et de la Bulgarie, pour des raisons n’ayant rien à voir avec les conditions requises pour cet accès. En 2010 déjà, la Commission européenne avait conclu que la Roumanie remplissait toutes ses obligations lui permettant de devenir membre à part entière de l’espace Schengen. Ce statut lui a pourtant finalement été refusé tant qu’elle ne réglait pas ses problèmes de corruption et que son système judiciaire ne fonctionnait pas totalement selon les règles. Il ne s’agit pas là de nier les problèmes de corruption en Roumanie, mais la rhétorique anti-corruption a toujours été utilisée dans le but de discipliner ces pays et d’assurer leur soumission envers l’UE.
“La corruption n’a rien à voir avec Schengen. Si c’était le cas, l’Italie ou le Luxembourg auraient été expulsés depuis longtemps de ce régime douanier”
La corruption n’a bien entendu rien à voir avec Schengen. Si c’était le cas, l’Italie ou le Luxembourg auraient depuis longtemps dû être expulsés de ce régime douanier. La raison pour laquelle la Roumanie s’est vue refuser l’accès à Schengen est liée à la logique susmentionnée. Bien que la Roumanie jouisse en pratique de tous les droits proposés par Schengen, à part le contrôle de l’identité aux frontières, l’UE redoute un afflux incontrôlé de Rroms de Roumanie et de citoyens de Moldavie, qui n’est pas membre de l’UE. La Roumanie a le statut de pays frontalier de l’UE et, en tant que telle, elle a le devoir de garder les frontières extérieures de la forteresse. On attend d’elle qu’elle remplisse son rôle de chien de garde. Il convient de préciser que la sécurisation des frontières orientales lors de la phase d’adhésion a été financée par EADS (European Aeronotic Defence and Space Company, c’est-à-dire par le groupe Airbus, la plus grande multinationale de l’aéronautique européenne et l’un des plus grands producteurs d’armes et de matériel spatial et militaire. Comme on pouvait s’y attendre, une enquête est actuellement menée sur des faits de corruption lors de la sécurisation de la frontière, l’entreprise ayant été accusée d’avoir versé des pots-de-vin aux hommes politiques locaux.
La peur d’un afflux incontrôlé de Roumains et de Moldaves n’est pas un argument rationnel pour maintenir ce pays hors de Schengen. De nombreux analystes estiment que l’accès roumain ne changera strictement rien, et qu’il faudra simplement répartir différemment les policiers aux frontières. L’interdiction faite à la Roumanie d’entrer dans Schengen fonctionne comme un ultime fantasme de contrôle, une façon de lui rappeler qu’elle n’appartient pas vraiment à l’Europe, mais elle est dénuée de fondements concrets : les migrants privilégient de toutes façons les pays membres de l’espace Schengen.
La fin du système frontalier unique ?

Une plaisanterie roumaine affirme que quand la Roumanie sera enfin membre de l’espace Schengen, il cessera d’exister. Ces dernières semaines, cette plaisanterie semble plus réaliste que jamais. Tandis que les hommes politiques roumains tentent d’utiliser la crise des réfugiés pour forcer l’UE à accepter la Roumanie dans Schengen, ses règles s’effondrent dans l’Europe toute entière. De la Hongrie au Danemark, la libre circulation a été remplacée par des barrières, des contrôles aux frontières et des camps de réfugiés. Même l’Allemagne, en général la première à défendre la libre circulation des biens et des personnes au sein de l’UE, qui contribue à sa supériorité économique, a fermé ses frontières devant l’afflux de réfugiés, et cela concerne les pays membres de l’UE et de Schengen. Tous ceux qui sont restés à l’extérieur des nouvelles règles allemandes doivent prouver qu’ils remplissent les conditions de libre circulation au sein de l’UE. Les règles de Schengen sont partout limitées sous prétexte de situation extraordinaire. Notre nouvelle réalité, ce sont les contrôles renforcés, les fouilles aux frontières et le déploiement de policiers et de militaires. L’Europe est en état de siège, et il est à nouveau nécessaire de « protéger la société ».
Que reste-t-il des objectifs initiaux de l’espace Schengen ? Il continue à fonctionner comme un filtre pour ce que le philosophe hongrois Gáspár Miklós Tamás a appelé « l’immigration compétitive ». Schengen reste un outil de sélection entre la migration économique « désirable » (la migration d’une main d’œuvre est-européenne bon marché qui permet de maintenir à la baisse la prix du travail) et « l’indésirable », c’est-à-dire un grand nombre de gens à la recherche d’aide et de protection, par là-même exclus des critères habituels sélectionnant la migration de main-d’œuvre. La crainte de réactions extrémistes en Europe envers les réfugiés repose sur un racisme européen inhérent. Il convient d’y ajouter la peur que les nouveaux migrants ne représentent une menace économique, qu’ils ne viennent prendre les emplois mal payés habituellement occupés par les Européens de l’est. La lutte des classes se cache toujours quelque part.
« L’hospitalité roumaine »

Là réside toute l’ironie de l’accueil préparé par les Roumaine aux réfugiés qu’ils accueilleront en échange de l’accès à Schengen. On demandera aux réfugiés (quitte à les forcer si nécessaire) de servir de main d’œuvre bon marché afin de couvrir leurs frais de logement et de nourriture. En ce sens, l’hospitalité roumaine est pratiquement indissociable du travail forcé.
Un film de la Nouvelle vague roumaine, tourné bien avant cette crise, décrit à merveille cette situation. Un veilleur de nuit dans un petit village roumain à la frontière avec la Hongrie tombe par hasard sur un réfugié kurde ayant passé la frontière avec la Serbie. Le réfugié le supplie de l’aider à entrer illégalement en Hongrie, afin de gagner plus facilement l’Allemagne, où il pourra rejoindre sa famille. Le veilleur de nuit accepte à contrecœur, après avoir vu la liasse de billets que le Kurde lui propose en échange du passage. Les préparatifs pour la suite du voyage prenant un certain temps, il exploite entre-temps le Kurde, qui effectue pour lui divers travaux ménagers en échange du gîte et du couvert. Quand le jour du départ se rapproche enfin, le film laisse entendre que le Kurde s’est libéré de son esclavage. Il ne manque au film qu’une scène, qu’il nous est aujourd’hui facile d’imaginer : l’horreur du réfugié quand il passe la frontière et se rend compte qu’il n’est pas en Hongrie, mais bien en Roumanie.


Voir en ligne : Publié sur le Courrier des Balkans


Traduit par Chloé Billon