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Un climat de haine anéantit la démocratie au Brésil

Marilza de Melo Foucher, 1er septembre 2015

Un sentiment de tension constante semble être s’emparé de la vie politique brésilienne. Le plus inquiétant est le climat d’intolérance où les semences de la haine se propagent partout et la xénophobie se diffuse impunément. Ce climat de haine provient principalement de la droite. La Présidente Dilma Rousseff est la cible permanente d’une vaste campagne de déstabilisation.

Réélue avec une marge de voix étroite (51,64% de voix) sa victoire a été considérée par l’opposition comme une défaite. En fait, les moyens de communication, radios et télés ont présenté une « victoire de justesse » comme une défaite politique. L’opposition n’a jamais digéré sa défaite et a prolongé la bataille politique de la présidentielle jusqu’à créer une polarisation de la vie politique et une division dans le pays. Il faut préciser que la campagne pour la destitution est apparue lorsque les sondages au second tour ont tourné en faveur de Dilma. Le gouvernement venait à peine d’être élu et certains chroniqueurs des journaux conservateurs demandaient déjà sa destitution, alors que c’était juridiquement impossible. Sans accepter le résultat des urnes ils ont commencé à faire barrage à la gouvernabilité. Les partis de la droite brésilienne et les secteurs les plus conservateurs de la société, ont toujours eu le soutien inconditionnel du quatrième pouvoir- les grands médias au Brésil. Comme disait le Président du Mouvement Sans Terre « au Brésil le pouvoir médiatique a la capacité de prendre en otage les partis et les secteurs des institutions républicaines ». La tactique a été d’organiser une pression continue, afin de déstabiliser le pouvoir en combinant l’action parlementaire, l’action de rue et la dénonciation des scandales.

Tous les secteurs de la droite à l’extrême droite sont sortis du bois et avec l’appui des médias et des groupes politiques parfois fascistes ils ont intensifié l’agitation sur les réseaux sociaux de l’Internet dans le but de renverser le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff. Ils ont mis en place diverses stratégies, y compris la promotion de campagnes de diffamation, de désinformation, la propagation de la haine, de la peur et la dénonciation d’un système de corruption crée par le Partis de Travailleur-PT. Ces secteurs conservateurs on aussi su profiter de la détérioration économique du Brésil, pour faire monter la radicalisation de la classe moyenne brésilienne, la première touchée par la crise, la diminution de son pouvoir d’achat l’obligeant à freiner son euphorie consommatrice. Il faut souligner que la Présidente Dilma a été piégée par la durée d’une crise économique globale et systémique.

Le début de son gouvernement "Dilma II" a été désastreux, elle a mis en place une équipe pour gérer la gouvernabilité économique, plutôt libérale, qui a proposé des mesures qui ne correspondaient pas aux promesses de campagne. La gauche a été déçue et la droite a crié à l’escroquerie électorale. Le silence de la présidente Dilma au début de son mandat sur l’aggravation de la crise économique et la justification de ces choix ont généré un certain malaise et ont créé un vide politique dont la droite a su profiter.

La Présidente Dilma Rousseff aujourd’hui ne dispose pas d’une majorité pour faire passer ses réformes. Depuis l’élection de 2014, le parlement élu au Brésil comprend le plus grand nombre de législateurs millionnaires, les plus riches de l’histoire républicaine. Selon le DIAP –Département intersyndical de conseil parlementaire, le PMDB est le parti qui rassemble plus de millionnaires, avec 39 candidats élus. Le PSDB est arrivé second, avec 32 députés. Les deux partis qui ont le moins de millionnaires sont les élus du PT, avec 13, et le PDT, avec 11. Les élus sont des représentants des secteurs agricoles et agro-business (257 élus), des hommes d’affaires (190 élus), les riches pasteurs et membres des églises évangéliques (52 élus), des anciens membres de la police (56 élus), les élus représentant des travailleurs sont passés de 83 à 46 élus. Au total 462 hommes et 51 femmes. La majorité de ces élus sont hostiles à la continuité de la politique de développement avec inclusion sociale menée pas les gouvernements de Lula et suivi par Dilma lors son première mandat.

Au cours des dernières élections, les candidats de droite et de l’extrême droite ont eu les meilleurs résultats au parlement brésilien. De plus, la droite se diversifie et se popularise. Elle n’est plus seulement présente dans des grands partis, ses alliés les plus réactionnaires et extrémistes sont présents aussi dans les petits partis. Beaucoup sont connus comme des partis « physiologique » (Au Brésil l’expression « Partis physiologique » décrit des partis politiques qui n’ont pas de philosophie ils sont structurés pour avoir des postes de pouvoir et toucher des fonds publics). Ces partis politiques ne parviennent pas à connecter l’intérêt individuel et l’intérêt public, ils agissent plus comme des factions et sont capables de prendre possession de l’intérêt public pour satisfaire leurs intérêts privés et substituer ceux-ci à celui-là. Le résultat est le blocage de toutes les lois présentées par le gouvernement. Ainsi que la mise en cause des acquis sociaux, des programmes d’inclusion sociale, de la défense de l’égalité et de la promotion des libertés.

Le vice-président Michel Temer intègre le parti de la base allié, le PMDB -Parti du Mouvement démocratique Brésilien qui dès le début du second mandat, maintient une posture ambiguë - soutenir le gouvernement pour partager le pouvoir et en même temps nourrir l’opposition. Cette posture, il l’a adopté depuis la démocratisation du pays en 1985. Avec sept gouverneurs, 66 députés y compris le Président de la chambre des députés le conservateur évangélique, Eduardo Cunha. Le PMDB dispose au Senat de 18 sénateurs (y compris le Président du Sénat Renan Calheiros). Les deux Présidents font opposition à la Présidente Dilma. Le PMDB dicte aujourd’hui le rythme du gouvernement. Le but est de fragiliser au maximum Dilma Rousseff pour donner plus de pouvoir au Vice-président qui est aujourd’hui le porte–parole politique nommé par Dilma ! Pour compléter le cadre de la crise institutionnelle, les deux Présidents ont été accusés de corruption par l’opération « lava jato ». Ces politiciens aujourd’hui contribuent à l’aggravation de la crise politique et économique en organisant un complot visant à renverser le gouvernement accusé de corruption. Les scandales de corruption touchent l’ensemble des partis politiques de droite, mais les médias mettent en avant uniquement la participation des personnalités importantes du PT. En fait la corruption n’a pas véritablement augmenté ces dernières années, mais c’est la qualité du contrôle, la visibilité des accusations et l’accès aux informations révélatrices qui se sont accrus. Et c’est sous le gouvernement de Dilma Rousseff que les moyens pour la lutte contre la corruption se sont accrus. La Présidente du Brésil a fait de la « culture de la transparence » son principal cheval de bataille.

Malheureusement la corruption est endémique au Brésil, on la trouve partout. Elle n’est pas le propre de la classe politique ! Le détournement des deniers publics est connu comme un véritable « sport national » qui touche tristement toutes les strates de l’Etat, du secteur privé et même du secteur des organisations à but non lucratif. Le « jeitinho » brésilien est bien connu, ce sont des petites « combines » quotidiennes presque culturelles, qui permettent à nombre de brésiliens de tout simplement s’en sortir. Il suffit aussi de jeter un regard sur la trajectoire politique brésilienne depuis le début de la République pour constater que le virus de la corruption s’est épandu à l’ensemble de la société brésilienne. La majorité des hommes politiques sont tous empêtrés dans des systèmes de corruption, ils ont toujours alimenté le mélange entre les intérêts publics et privés. Cette habitude a été considérée comme inhérente à l’« être politique » ! Donc, ceux qui aujourd’hui semblent scandalisé par la corruption, sont les mêmes qui hier ont voté le financement privé des campagnes politiques et ne souhaitent pas une vraie reforme du système politique au Brésil voulue par la majorité des brésiliens.

Démonter ce système et la culture de corruption est une affaire de tous les brésiliens. La corruption n’a pas de partis politiques. Elle n’est pas née avec le PT comme la grande presse et la droite la plus corrompue essayent de le faire croire. Il faut aussi signaler que la question de la crise politique n’a pas été déclenchée par l’enquête de la Police fédérale à propos du système de corruption lié à Petrobras, connu comme l’opération « Lava Jato », toutefois, l’environnement politique semble bouleversé par les révélations qui touchent le monde d’affaires et les politiques qui utilisent l’Etat à leur profit. Les grandes révélations qui jettent un doute sur l’élection des députés, des sénateurs, des gouverneurs, et de leur propre Président. L’Opération « Lava Jato » (scandale de la Petrobras) démontre que le cœur du capitalisme brésilien est entièrement corrompu. Si le scandale s’élargit et s’étend jusqu’à l’ère de Fernando Henrique Cardoso (prédécesseur de Lula)–ce qui est le moins que l’on puisse espérer – ce scandale touchera encore plus le PSDB que le Parti de Travailleurs. Pour se rendre compte de son niveau de corruption, il suffit de parler du scandale lié au cartel du Métro de São Paulo, par exemple qui a la même caractéristique que la crise à Petrobras. Une question se pose : Est-ce que la situation est pire aujourd’hui qu’elle ne l’était dans le passé ? Est-ce-que la Présidente Dilma est intervenue pour bloquer les avancés des enquêtes judicaires ? Personne ne croit que la destitution de Dilma sera déterminée par le soupçon qu’elle a été personnellement impliquée dans un système de corruption.

Dans ce cadre complexe, truffé de contradictions, la droite avance tous ses pions pour empêcher la réussite du gouvernement Dilma car elle a peur que Lula revienne au pouvoir. Selon les projections du gouvernement, la croissance sera de 1,5%, même avec ce taux croissance en baisse les signes de reprise sont là et la situation du Brésil n’est pas désespérée, contrairement à ce que décrivent les grands médias brésiliens, car le pays dispose de ressources naturelles abondantes et son économie est relativement diversifiée.

Le mois d’août, sans aucun doute marquera l’histoire de la polarisation politique au Brésil. Le 16 août les adversaires du gouvernement Dilma, ceux qui ont la haine viscérale du PT et de toute la gauche brésilienne feront la troisième grande manifestation en faveur du coup d’Etat, ils demandent la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Ce sera le Brésil de "la république de ceux qui en ont." Ceux qui ne veulent pas un développement avec inclusion sociale. Le Brésil inégal n’a jamais affecté le Brésil des privilégiés. Plus de pauvreté et une concentration toujours plus grande de la richesse. Tout cela est bénéfique pour les riches ! Un salaire minimum plus bas pour de meilleurs profits des entreprises !

Le 20 août sera le tour de ceux qui n’acceptent pas le retour de la dictature et font de la résistance contre les fascistes. Ils occupent la rue pour défendre la démocratie et les acquis sociaux. Ils veulent une république citoyenne et sans corruption. Ce sera la République de des privilégiés le 16 août, face à la République de la citoyenneté active, le 20 Août.

Le jeudi (13/8), Dilma a reçu au palais présidentiel les centaines de représentants de divers mouvements sociaux brésiliens. UNE, CTB, CUT, MTST, MST et d’autres mouvements ont exprimé leur engagement envers la démocratie et la volonté de lutter contre le coup d’Etat, mais ils ont aussi demandé à la présidente des mesures efficaces afin que les travailleurs ne paient pas le compte de la crise économique.

Les organisations sociales ne permettront pas que l’agenda politique soit dicté par le Président du sénat et les membres du Congrès qui défendent seulement les intérêts de la République de privilégiés. La dernière enquête d’opinion publique de le confirme : La majorité de la population approuve les programmes de distribution des revenus, les politiques de réduction des inégalités. Parmi tous ceux qui seront dans rue le 20 août prochain il y aura aussi ceux qui sont critiques vis-à-vis de la politique d’austérité du gouvernement de Dilma Rousseff.