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Ksibet El Mediouni - 26 juin 2015, environ 13h : kalachnikov caché sous un parasol, un homme tue et blesse. L’attentat de Sousse, qui se produit à quarante minutes de la maison, nous heurte comme un coup de poing en pleine gueule. On ne cachera ici ni notre colère, ni notre peine, ni notre plus importante inquiétude : celle qui concerne l’avenir des gens ici. Celle qui concerne la naissance de projets, l’évasion des rêves de ceux qui grandissent rapidement et à qui on impose la réalité d’une géographie brisée, celle qui permet à l’amour des uns de triompher face à l’amertume des autres.

Traversée par des millénaires d’histoire de conquête et de reconquête, la Tunisie en est à ses premiers battements d’ailes de réelle indépendance, à ses premiers balbutiements de démocratie. Un parcours ardu, qui nécessite des années de travail collectif avant de pouvoir s’installer pour de bon. Aucune route n’est vide d’entraves, particulièrement lorsqu’il est question de politique, mais certaines personnes n’acceptent pas les changements qui se produisent actuellement au pays. Par plusieurs assauts successifs, visés et réfléchis, ils s’acharnent à détruire une Tunisie qui résiste.

On nous écrit pour savoir si tout va bien, pour savoir « comment on prend ça ». Comme si nos blancheurs nous obtenaient une notoriété inconditionnelle. Comme si nous, petites Occidentales confortables, nous pouvions avoir la moindre idée des conséquences qu’engendreront ces actes. Eh bien la vérité, c’est que nous nous sentons heureuses et chanceuses d’être ici, en ce moment, même si beaucoup de nuances nous échappent, notamment à cause de la complexité des dimensions religieuses et culturelles. Grâce à cette confiance, prodiguée par l’accueil et la chaleur de ce peuple, et malgré ces nouvelles émotions qui nous traversent, celles que nos univers aseptisés ont tant bien que mal tenté de nous dissimuler, nous sommes persuadées qu’une partie de nos corps et de nos esprits appartiennent désormais à la Tunisie. Happée par un contexte économique difficile qui n’a fait qu’empirer depuis la révolution, la population tunisienne a besoin plus que jamais de conserver le pilier économique qu’est l’industrie du tourisme. C’est notre devoir à tous de ne pas les laisser tomber. L’objectif de cet attentat, tout comme celui du musée Bardo en mars dernier, est d’instaurer une dynamique de peur chez les visiteurs dans un pays sécuritaire et invitant.

Ce qui nous choque le plus, c’est qu’à travers cet affolement, nous oublions ces jeunes tunisien.nes qui auront à surmonter les conséquences à long terme de ces attaques. Une plus grande instabilité, un avenir meurtri et une peur viscérale profondément ancrée, un isolement. La Tunisie regorge de jeunes surqualifiés, en quête de changements et d’opportunités, mais à qui on nie le droit d’avoir foi en un avenir meilleur. C’est à eux que nous devons penser ; eux que nous avons collectivement l’obligation de ne pas les laisser tomber. Il est difficile de vous expliquer ce qu’on vit ici, et le malaise qui nous habite. Nos conforts nous ont permis de nous évader des réalités qui martèlent actuellement le monde entier. Notre occidentalité nous désole, nous écœure presque, mais elle ne doit pas nous figer. Ils veulent nous faire céder. Surtout, ils veulent nous effrayer. La convergence unilatérale des mouvements sociaux est désormais au centre des enjeux mondiaux et nous ne pouvons pas y échapper. Nous faisons appel à vous, afin de mobiliser les consciences et d’éradiquer, à petite échelle, les craintes renchéries par les médias et les gouvernements.

Pour notre part, nous allons nous tenir debout, solidaires. Nous ne cèderons ni à la peur ni à la panique. Il faudra du temps, mais il faut commencer à s’organiser ensemble dès maintenant, car nous avons déjà trop tardé à nous coordonner. Il faudra être patients, acharnés, et surtout, unis. Nous devrons apprendre à gérer les maux de nos sociétés qui ont engendré ces élans de violence. Il faut revoir nos manières de penser, de vivre ensemble, d’écouter, celles qui nous permettront de croire en demain.

La gravité de ces actes ainsi que notre besoin d’exprimer une solidarité absolue au peuple tunisien nous imposent donc d’écrire ceci, chers ami.es. Dans le non-dit, tous comprennent que si la vie quotidienne doit continuer, l’inertie n’est plus acceptable. Nous invitons chacun à tenter de comprendre l’ampleur et la complexité de cette situation, mais surtout, à démontrer sa solidarité envers les Tunisien.nes ; nos espoirs ont besoin de votre mouvance.


Isabelle L’Héritier et Aurélie Girard participent à un stage QSF avec Alternatives à Ksibet El Mediouni afin de réaliser un projet documentaire pour le Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux en lien à la crise environnementale de la Baie de Monastir.