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Occuper une banque

Claude Vaillancourt, 4 mai 2015

Parmi les nombreuses manifestations et perturbations qui ont eu lieu le 1e mai, une centaine de personnes ont choisi d’occuper le siège social de la Banque Nationale. Le lien entre l’austérité, dénoncée par les manifestants, et cette vénérable banque ne semblait pas évident à établir pour certains individus. Mais les banques ne sont-elles pas les principales responsables de la grande crise qui a lancé le bal des mesures d’austérité partout dans le monde ? D’autres raisons encore justifiaient cette occupation.

Me trouvant parmi les manifestants, j’ai pu constater l’efficacité de cette opération éclair. Mais aussi, la colère de certains employés de la banque, incapables d’accepter de perdre ne serait-ce qu’une heure de travail pour un enjeu qui dépassait de beaucoup leur routine quotidienne. Le blocage s’est effectué sans violence et dans le respect de la loi. Après la lecture de l’avis d’éviction, tous et toutes se sont retirés pacifiquement, dans la bonne humeur.

Parmi les slogans scandés avec fermeté par les participants, les mots « travaille, consomme et ferme ta gueule ! » résonnaient avec force dans ce lieu où l’on enchaîne les gens en leur accordant un crédit toujours plus facile, alors que la consommation sans fin devient bel et bien un moyen d’anesthésier les résistances. L’aliénation faussement heureuse qui en résulte crée un silence dérangeant et complice.

Alors qu’on demande à l’ensemble de la population du Québec de se serrer la ceinture, les banques continuent d’accumuler des revenus gigantesques. L’année dernières, les six grandes banques canadiennes ont réalisé des profits 33, 5 milliards $, en hausse de 8.5% depuis l’année précédente. Malgré ces sommes faramineuses, aucune contribution spéciale ne leur est demandée. On leur a même retiré la taxe sur le capital, un joli cadeau qu’on a fait à ces fortunées, alors que son rétablissement pourrait rapporter quelque 800 millions $ par année.

Les banques sont aussi au cœur de l’évitement fiscal, qui permet aux entreprises et aux individus très riches de payer aussi peu d’impôt qui leur convient. Selon une étude de la Chaire d’études socio-économiques de l’UQAM, les cinq plus grandes banques canadiennes avaient 89 filiales dans les paradis fiscaux en 2008. Le MEDAC soutient quant à lui que les banques québécoises, la Banque nationale et la Banque laurentienne, n’y échappent pas elles non plus. Un sens élémentaire de la justice sociale les forcerait à fermer ces filiales qui ne servent à rien d’autre que de permettre des magouilles financières plus ou moins légales. Aucune des banques n’a manifesté la moindre intention d’agir ainsi et aucun gouvernement ne l’a exigé.

Les banques canadiennes s’intègrent au vaste réseau international avec leurs semblables qui ont construit un indestructible mur de l’argent, comme le dénonçait l’économiste François Morin. L’action permanente de leurs puissants lobbyistes s’est montrée particulièrement nuisible. Les grandes banques militent depuis longtemps pour la plus grande dérèglementation de la finance, même après la crise de 2007-2008, qui a causé tant de dommages aux populations, mais dont elles sont sorties renflouées et plus puissantes, avec la complicité de leurs gouvernements. Elles se sont attaquées de toutes leurs forces à la taxe sur les transactions financières, que l’on cherche à établir en Europe, une taxe qui n’empêcherait pas leurs activités, mais rapporterait des milliards de dollars pour financer les services publics et combattre le réchauffement climatique. Et cela, en ralentissant la spéculation la plus nocive.

Un ex-grand économiste du secteur bancaire et financier, Carlos Leitao, occupe maintenant le poste de ministre des finances. L’un des principaux responsables de la mise en place des plans d’austérité vient ainsi de cette élite ultra privilégiée, accumulant année après année des profits gigantesques. Et c’est avec un remarquable sans gêne que ces ploutocrates demandent à la population de se serrer la ceinture, sous le prétexte d’une rationalité économique.

Devant de pareilles récriminations, occuper une banque, dans le cadre restreint de la légalité, était une bien petite opération, même si elle ressemblait à une fin du monde pour certains employés privés de longues minutes de travail (on le sait, dans les banques, à l’aide de la robotique, on crée des fortunes en quelques secondes !) Mais cette action, surtout, s’additionnait à tant d’autres qui avaient lieu la même journée.

Et au-delà du sentiment de solidarité avec les camarades qui bloquaient l’entrée de la banque en même temps que moi, il y avait la certitude d’avoir posé un jalon, très modeste peut-être, mais nécessaire, pour montrer que la responsabilisation devant les pertes très grandes provoquées par l’austérité budgétaire ne s’arrête pas aux seuls gouvernements. Elle doit aussi être partagée plus largement par tous ceux qui en sont la cause.

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