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Le retour d'Érostrate

Claude Vaillancourt, 28 octobre 2014

À première vue, les récents attentats commis à Saint-Jean-sur-le-Richelieu et à Ottawa et le procès de Luka Rocco Magnotta n’ont strictement rien à voir. Il s’agit d’une part d’actes justifiés par l’adhésion à un islamisme radical, et dont on ne sait pas trop s’il faut les qualifier de terroristes ; et d’autre part de l’audience d’un homme qui a commis un crime particulièrement abominable.

Dans les deux cas, cependant, on se demande si la maladie mentale n’aurait pas entraîné ces individus à commettre leurs crimes. Et surtout, ces histoires ont soulevé et soulèveront encore une attention médiatique sans équivalent.

On ne peut s’empêcher de penser à un criminel célèbre de l’Antiquité, Érostrate, qui avait mis le feu au temple d’Artémis à Éphèse, l’une des Sept Merveilles du monde, pour le détruire entièrement, dans le seul but que son nom passe à la postérité. Opération parfaitement réussie, puisqu’on en parle encore aujourd’hui.

Les cas qui nous préoccupent aujourd’hui sont un peu plus complexes. Le crime de Magnotta est bel et bien lié à une forme particulièrement malsaine d’exhibitionnisme, qui l’a entraîné à se filmer en tant que criminel, donc à dévoiler sans détour sa faute. Ceux de Martin Couture-Renaud et Michael Zehaf-Bibeau relèvent d’un radicalisme religieux qui a peu à voir en apparence avec l’envie de célébrité, mais qui donne pourtant ce spectaculaire résultat de les faire connaître à un public extraordinairement élargi.

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Ces actions attirent inévitablement les médias qui les placent au centre de toutes les préoccupations. Pourtant, on pourrait aisément les relativiser : un crime comme celui de Magnotta est rarissime, il risque peu de se reproduire et ne constitue pas un problème de société, aussi dramatique et répugnant soit-il.

Ceux des islamistes radicaux ont davantage de conséquences. Ils nous questionnent sur l’endoctrinement de certains jeunes, sur leur inadaptation, mais aussi sur la sécurité de nos soldats, de nos élus, de notre parlement, entre autres. Il n’en reste pas moins qu’ils demeurent très rares, qu’ils sont beaucoup moins nombreux, donc nettement moins menaçants, que ceux causés par la petite et la grande criminalité, à laquelle on s’intéresse pourtant moins. Cette attention soutenue accordée à ces crimes risque d’entraîner des mesures répressives démesurées, qui en viennent à toucher des gens qui n’ont strictement rien à voir avec ce type de délits, comme on l’a vu aux États-Unis et ailleurs après le 11-septembre.

L’intérêt pour ces crimes spectaculaires s’explique très bien. Le voyeurisme qu’ils provoquent est inévitable. On ne pourra jamais empêcher les gens de s’intéresser au morbide, aux actions extrêmes, à la folie des désespérés, à la violence, à la rage meurtrière. Il en va entre autres de notre crainte de la mort et d’un instinct à prévenir des pièges auxquels personne, en fait, ne peut échapper.

On ne pourra jamais non plus empêcher les médias d’y consacrer toute leur attention, sachant que de pareils crimes et leurs détails sordides, de même que l’histoire des tueurs, haussent les tirages et les cotes d’écoute, suscitent un intérêt jamais démenti, ce qui se transforme en gains financiers. Personne ne pourra empêcher cette mécanique de se mettre en branle.

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Pourtant, on ne peut s’empêcher non plus de s’en désoler. D’autant plus que, devant l’enthousiaste déclenché par ces histoires payantes et surprenantes, correspondent, à l’opposé, d’autres histoires que l’on choisit tout simplement d’évacuer, pour des raisons idéologiques et de mauvaise rentabilité.

Le documentariste français Pierre Carle en donne un exemple convaincant dans son dernier film, Les ânes ont soif. Il se demande pourquoi le président de l’Équateur, Rafael Correa, champion de la croissance économique, qui a su réduire considérablement la dette de son pays et relancer les services publics — s’exprimant en plus dans un excellent français —, n’a reçu qu’une attention médiatique minimale lors d’un séjour en France, alors que le message qu’il transmettait n’a pas vraiment été repris.

Des situations semblables se reproduisent avec régularité, et à différentes doses, au Québec comme ailleurs. Combien de penseurs stimulants et originaux ne suscitent aucune attention ? Combien d’individus, qui s’intéressent à des causes comme celles de l’environnement, de la pauvreté, des accords commerciaux, se désespèrent d’être si peu entendus ?

Il faut bien sûr admettre qu’entre un meurtre sordide et un évènement qui remet en question l’ordre économique, le second est encore moins qu’un poids plume en ce qui concerne l’intérêt qu’on lui porte. Le premier réconforte le statu quo tout en laissant entendre qu’il nous faut davantage nous protéger (même si les statistiques révèlent que la criminalité est en constant recul). Le second est un petit engrenage qui pourrait mener un jour à de grands changements dont tous profiteraient.

Il y a pourtant un risque à créer des Érostrate à répétition. Plusieurs se souviennent du portrait de Djokhar Tsarnaïev, le terroriste du marathon de Boston, qui posait en rock star sur la couverture du magazine Rolling Stone. Ce cas un peu extrême est symptomatique d’une puissante attraction que l’on contrôle très mal.

Certains médias arrivent cependant à résister, et font passer leur sens des responsabilités avant tout. Souhaiter que cette tendance soit davantage suivie peut ressembler à un vœu pieux. Mais un vœu qu’il ne faut jamais cesser de formuler.

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