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Jean Charest en service commandé

Claude Vaillancourt, 29 septembre 2014

Plutôt discret depuis sa défaite électorale, Jean Charest consacre la plupart de ses sorties publiques à promouvoir l’Accord économique et commercial global (AÉCG) entre le Canada et l’Union européenne. Avec l’ex-députée fédérale Martha Hall Findlay, il a fait paraître dans Le Devoir et le Globe and Mail une lettre sommant le gouvernement canadien de conclure l’accord au plus vite. Il louange sans nuance cette entente qu’il qualifie d’« occasion en or pour le Canada et les Canadiens. »

Le zèle libre-échangiste de l’ex-premier ministre n’est pas surprenant : Charest s’était fait promoteur de cet accord lorsqu’il dirigeait la province, sous la pression de chefs d’entreprises, ainsi que l’a raconté le journaliste Jean-Benoît Nadeau dans un article intitulé « Comment Jean Charest a conquis l’Europe » (L’Actualité). Ses arguments étaient les mêmes : par le libre-échange, plus spécifiquement l’AÉCG et l’ALÉNA, le Québec se trouvera au cœur du « marché de consommation le plus grand et le plus riche de la planète ». Aujourd’hui, Jean Charest n’est plus ministre, mais il travaille pour le cabinet d’avocats McCarthy Tétrault, dont l’une des tâches est justement d’interpréter les volumineux traités commerciaux, une matière inépuisable pour des avocats richement payés.

Charest et Findlay sont pressés : « Un traité à conclure et à adopter au plus vite » titrait Le Devoir. Mais pourquoi donc une pareille précipitation ? Le traité est en négociation depuis cinq ans. Et le gouvernement fédéral nous a averti que le processus de ratification pourrait durer deux bonnes années supplémentaires, le temps de traduire le texte dans les langues officielles européennes et de le ratifier — ce qui pourrait s’avérer particulièrement compliqué en Europe.

Une fuite du texte final, et sa publication le 26 septembre dernier, nous permettent de constater que l’accord fait 1500 pages, avec les annexes, qu’il est écrit dans un langage juridique particulièrement compliqué, que ses implications sont considérables dans divers domaines de l’économie, services publics, environnement, services financiers, agriculture, mobilité de la main d’œuvre, taxation, etc. Une pareille matière exige un examen attentif par les experts, les élus et la population, puisque les changements provoqués par l’AÉCG seront majeurs et auront des effets importants sur l’organisation de notre société. Il devrait être l’objet d’un vaste débat public, voire d’un référendum. La précipitation à laquelle nous convient Charest et Findlay, qui ne rendra pas possible cet examen, n’est-elle pas un pur déni de la démocratie ?

***

Jean Charest nous vante régulièrement les mérites de l’AÉCG, sans nous mentionner le moindrement ce qu’on y trouve. Veut-il donc nous faire signer un chèque en blanc ? Pourtant, ce qu’on peut lire dans le texte de l’accord ne manque pas d’inquiéter. Par exemple l’AÉCG permettra, entre autres :
Une hausse du coût des médicaments, à cause d’un prolongement des brevets pharmaceutiques (ce qui n’a rien à voir avec le libre-échange).
L’accès des compagnies multinationales européennes à la plupart de nos marchés publics, sans qu’il ne soit possible de profiter de ceux-ci pour stimuler l’économie locale.
Une justice spéciale conçue pour les entreprises, qui leur permettra de poursuivre les gouvernements sans que ces dernières n’aient aucune obligation en échange.
Un affaiblissement marqué de notre production artisanale de fromages et de notre système de gestion de l’offre.
Un effet de cliquet, qui empêchera de rendre à nouveau public ce qui a été privatisé ou de développer de nouveaux services publics dans les champs touchés par l’entente.
Tout cela sans oublier ce qu’on pourra découvrir dans cet accord dont il ne fallait pas parler pendant les négociations, pour ne pas troubler le jeu des négociateurs. Et qu’on doit adopter rapidement et sans le regarder, maintenant qu’il est terminé, par ce qu’il a été conçu pour notre bien, nous dit-on.

La preuve qu’on pense à nous est que cet accord provoquera, par un coup de baguette magique, une hausse de 20% du commerce bilatéral et créera 80 000 emplois, ajoutent Charest et Findlay. Où puisent-ils ces chiffres ? Sur quoi s’appuie cette affirmation ? Les auteurs ne s’abaissent pas à expliquer ces statistiques. Pourtant, certains, comme l’économiste Jim Stanford, ont tenté de les comprendre et ont constaté qu’elles se basent sur un modèle économique parfaitement discutable. Dans ce modèle, on ne tient nullement compte des pertes d’emplois ; on considère que les conditions de la concurrence seront parfaites et que la consommation suivra une hausse constante, malgré les baisses des salaires ou du pouvoir d’achat causées par les politiques d’austérité et la concurrence entre les travailleurs des deux continents (comme il arrive généralement lorsque des accords de libre-échange sont conclus).

***

Jean Charest ne mentionne pas le déficit commercial du Canada dans ses échanges avec l’Union européenne. Cet accord mal négocié ne pourra qu’accentuer le problème. Comment pourrait-on, par exemple, réduire ce déficit en ouvrant nos marchés publics à la concurrence européenne sans ne rien obtenir en échange, ainsi que l’a accepté le Canada ?

Jean Charest soutient le libre-échange un peu comme il a gouverné le Québec : en défendant ses idées par une argumentation simpliste ; en mettant de côté des aspects essentiels des sujets abordés ; en décourageant le débat démocratique ; en traitant les problèmes de haut ; en se mettant, sans distance critique, au service des grands intérêts financiers ; en ne répondant pas aux objections soulevées.

Cette sortie de Jean Charest nous rappelle de bien mauvais souvenirs. Mais Charest n’est pas le seul. Son attitude est caractéristique d’un comportement grave et récurrent de nos gouvernements : celui de prendre des décisions majeures sans consulter la population. Il n’est pas trop tard cependant pour qu’un véritable débat public soit mené autour de l’AÉCG. Un débat plus que nécessaire, puisque, une fois l’accord adopté, il sera extrêmement difficile de revenir sur ce qui a été conclu.


Voir en ligne : Regroupement Québécois sur l’intégration continentale

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