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Imaginer le pire

Claude Vaillancourt, 15 septembre 2014

Lors d’une conférence donnée au Forum social des peuples à Ottawa en aout dernier, la populaire essayiste Naomi Klein affirmait qu’à chaque fois qu’on imagine le futur, on ne parvient qu’à entrevoir le pire : il y aura de « grands gagnants et de grands perdants ». Pour arriver à ce monde catastrophique, il suffit tout simplement de ne rien changer. La route est là, devant nous, toute bien tracée.

Il semble que notre époque se distingue par son incapacité d’entrevoir un avenir radieux, à cause des menaces qui se pointent : réchauffement climatique, développement de nouvelles épidémies, accentuation des écarts entre riches et pauvres, surpopulation, raréfaction des ressources naturelles, etc.

Cette vision pessimiste de l’avenir affecte non seulement notre faculté de rêver, mais aussi celle d’imaginer un monde meilleur qui pourrait inspirer la construction d’une société différente de la nôtre. Ainsi l’utopie, genre littéraire florissant à certaines époques, semble bel et bien en voie de disparition. Elle a été remplacée par la dystopie, l’envers de l’utopie, qui connait un important succès, notamment au cinéma.

Déjà le film catastrophe américain s’est occupé de nous rappeler les innombrables menaces qui pèsent sur nous. La dystopie rend le mal moins arbitraire : le problème vient de l’être humain qui se bâtit un monde invivable. La plupart du temps, ces histoires se déroulent dans un avenir plus ou moins rapproché, mais elles sont bel et bien conçues selon le principe de l’exacerbation de problèmes qui existent dans le présent. Des films populaires, comme Hunger Games ou Elysium, montrent jusqu’où peuvent aller les injustices et la misère provoquées par les inégalités sociales. D’autres, comme La route — version film ou roman —, imaginent tout simplement la fin du monde.

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On associe la naissance de la dystopie aux chefs d’œuvre que sont les romans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell. Ces auteurs craignaient l’industrialisation et l’uniformisation du monde dans le premier cas, les régimes autoritaires dans le second. Les succès du genre coïncidaient toutefois avec la conception d’utopies que l’on développait de façon synchronique, qui donnaient de l’espoir et dictaient des voies positives à prendre pour connaître un meilleur avenir.

Parmi ces utopies, l’idée d’une société sans classe, défendue par les marxistes, permettait d’entrevoir un futur où les inégalités seraient réduites au minimum. Plus en accord avec les exigences capitalistes de la consommation à tout prix, on annonçait dans les années 1960 une société des loisirs dans des lendemains rapprochés : la productivité serait telle que les individus passeraient les meilleures heures de la journée à se distraire et s’épanouir. D’autres ont vu dans la vie en commune la façon idéale de se libérer du capitalisme et de s’émanciper de la morale bourgeoise. Toutes ces idées se développaient en même temps que la crainte d’une destruction imminente de la planète par une guerre nucléaire ou de catastrophes environnementales dont on commençait à évaluer les dangers.

La « fin des idéologies », claironnée dans les années 1980, semble aussi avoir éliminé la possibilité de rêver à des mondes parfaits. Aujourd’hui, il ne reste plus que l’anticipation de catastrophes. Et une forme de résignation collective : la crainte d’une destruction à haute échelle de notre monde alimente les fictions et certains cauchemars, tient nos esprits en alerte ; mais on voudrait que ces peurs restent de purs fantasmes, comme à l’inverse les utopies auparavant avaient alimenté les rêves. Mais une société dont l’imagination ne parvient qu’à inventer des catastrophes n’est-elle pas un peu désespérée ?

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En fait, il existe toujours aujourd’hui un certain espace réservé à l’utopie, mais qui s’est passablement transformé. Ainsi que le centre, en politique, s’est déplacé considérablement vers la droite, l’utopie est devenue beaucoup moins radicale qu’elle ne l’était. Elle ne semble plus relever de prospectives qui sont fondamentalement irréalisables, comme dans le discours des grands utopistes des siècles derniers. Des propositions concrètes et facilement réalisables, comme règlementer avec efficacité les marchés financiers, imposer une taxe sur les transactions financières ou réduire considérablement le recours aux énergies fossiles deviennent le rêve d’illuminés, remplis de bonnes intentions, mais qui ne comprennent rien aux vrais enjeux de l’économie.

Non seulement l’utopie est-elle sabordée dans sa nature même de représentation d’une société idéale, mais elle devient un prétexte pour éliminer des propositions qui pourraient provoquer des transformations profondes dans l’intérêt de la majorité : l’utopie étant foncièrement irréalisable, tout ce qui en porte l’étiquette doit être rejeté sans discussion. Il s’agit de qualifier une idée d’« utopique » pour l’éliminer.

En agissant ainsi, on se prive doublement. Certains débats essentiels sont évités afin de suivre les exigences du pragmatisme économique. Et en condamnant d’emblée ce qui n’est pas vraiment utopique, on se prive d’aller plus loin, de prendre plaisir à rêver, à concevoir, hors des limites imposées par les contingences, ce que serait un monde idéal. Nous le savons pourtant : certains changements audacieux proviennent parfois des rêves les plus fous.

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