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La religion de l’austérité

Claude Vaillancourt, 8 septembre 2014

La plupart des pays occidentaux ne semblent plus avoir d’autre projet économique que d’appliquer des plans d’austérité toujours plus rigoureux. Au lendemain de son élection, le Premier ministre du Royaume-Uni avait annoncé avec franchise que ses mesures d’austérité affecteraient « chaque personne au pays » et qu’elles « s’appliqueraient pendant des années, voire des décennies ». Ce mot d’ordre a été considérablement suivi.

L’austérité n’est donc plus une recette qu’on applique pendant quelques années de vache maigre en attendant des jours meilleurs. Elle est devenue l’unique solution à nos difficultés économique. Une solution qui assure sa pérennité en accentuant le problème, et qui n’a cessé de démontrer sa grande inefficacité : les mesures d’austérité affaiblissent les services publics, haussent le chômage, accentuent la précarité des travailleurs, créent davantage de pauvreté et d’inégalité, empêchent la relance économique. Elles ne parviennent même pas à réduire le déficit et la dette publique. Bien au contraire, tout cela s’accentue, même s’il s’agit de la raison pour laquelle on prétend les appliquer. Par contre, l’austérité permet à une très petite minorité de s’enrichir sans limites.

L’obstination avec laquelle on continue à développer de nouveaux plans d’austérité semble tenir de la ferveur religieuse. On l’a vu lorsque le gouvernement français a littéralement excommunié son ministre le l’Économie, Arnaud Montebourg, qui a osé qualifier les politiques d’austérité d’« inefficaces et injustes » : « Il est désormais établi, connu, acquis et partagé que les politiques d’austérité, de hausses d’impôts ou de réduction excessives des déficits publics sont la cause de la prolongation de la crise économique et des souffrances inutiles de la population européenne ». Rien de très révolutionnaire dans un tel propos. Mais devant de pareilles atteintes à la Foi, il a fallu chasser l’hérétique. On l’a remplacé par le banquier d’affaires Emmanuel Macron, geste fort qui montre que l’orthodoxie n’a en rien été ébranlée.

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Au Québec, le nouveau ministre des finances Carlos Leitao montre quant à lui une croyance inébranlable envers les bienfaits de l’austérité budgétaire. Celle-ci touche déjà durement les plus démunis, par la hausse des tarifs d’électricité, les compressions dans l’aide sociale et les programmes sociaux. « Il ne faut pas se cacher et penser que tout va être rose. C’est un effort contraignant de contenir le rythme de croissance des dépenses, sachant surtout qu’une bonne partie de ces dépenses de programmes, 60 %, ce sont les salaires », avance-t-il, avec la conviction d’un pape. Toutes les pierres seront retournées, et on peut comprendre que la prochaine cible sera sans aucun doute les services publics.

Le dogme religieux de l’austérité nous dit que le seul moyen de redresser les finances publiques est de compresser les dépenses encore et toujours plus. Il en existe pourtant bien d’autres qui ne sont même pas envisagés. Comme par exemple, aller chercher davantage de revenus.

Le Québec s’en est radicalement privé depuis 2001, alors que les dépenses publiques ont été stables. En 2001, le gouvernement du Parti québécois a voté une baisse d’impôts de 4,5 milliards de dollars par année. Le Parti libéral a rajouté la jolie somme de 2 milliards, en provenance de transferts fédéraux, qui devaient être consacrés au financement des services publics. Ce gouvernement a aussi éliminé la taxe sur le capital qui rapportait 900 millions de dollars par année. Le gouvernement fédéral a quant à lui a réduit les impôts des entreprises à 15% de leurs revenus, de loin le plus bas des pays du G7. Il a multiplié les accords sur la double imposition avec les paradis fiscaux, ce qui facilite les fuites fiscales. Avec de pareilles privations, on comprend qu’il devient très difficile d’équilibrer le budget.

Les diverses baisses d’impôt ont-elles enrichi les individus et les entreprises au point de créer un véritable miracle économique, comme on l’avait annoncé alors ? Les individus sont tout aussi endettés, la croissance n’est pas au rendez-vous, les grandes entreprises n’investissent pas davantage et cachent leurs profits, et la dette publique continue de s’accroître. Pendant ce temps, les pays scandinaves, à la fiscalité élevée, continuent à offrir d’excellents services à leur population, tout en maintenant de bonnes performances économiques.

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La foi aveugle dans l’austérité bloque toute réflexion sur d’autres portes de sorties. Pourtant, si nos finances publiques se trouvent dans un état aussi déplorable qu’on le dit, ne devrait-on pas alors mobiliser toutes les forces vives parmi la population, ouvrir un vaste débat public, afin de concevoir ce qui serait le mieux pour l’ensemble de la collectivité ? La Commission permanente de révision des programmes, initiée par le gouvernement libéral, a cet objectif. Mais elle risque de ressembler plutôt à un leurre et à mener un simulacre de débat : d’un gouvernement dont la tendance idéologique est si claire, on ne s’intéressera qu’à ce qu’il faut couper et réduire.

Plusieurs autres solutions ont été adoptées dans le passé pour réduire les problèmes de dettes et de déficit, en plus d’aller chercher des revenus supplémentaires. Comme les bonnes vieilles propositions keneysiennes d’investissement public dans des secteurs clés pour relancer l’économie. Une hausse légère et maitrisée de l’inflation peut aussi contribuer à réduire la dette, comme le suggère l’économiste Thomas Piketty dans Le capitalisme au XXIe siècle. Une vérification citoyenne de la dette publique permettrait de mieux la comprendre, de voir à qui elle appartient, de comparer notre dette avec celle d’autres pays et même d’examiner si elle ne serait pas en partie illégale ou illégitime.

Certes, aucune de ces solutions n’est idéale et ne peut tout régler. Mais plutôt que de continuer à se lancer tête baissée dans des recettes qui ne fonctionnent pas, qui ont parfois causé de véritables catastrophes humanitaires, plutôt que de provoquer des souffrances toujours plus grandes dans la population, pour le soi-disant bien-être d’une économie qui refuse obstinément de guérir, ne vaut-il pas mieux tout mettre sur la table et penser pour une fois à l’intérêt de l’ensemble de la population ?

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