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Voyage dans l’éducation palestinienne alternative

Maëlle Besnard, 1er septembre 2014

L’O.N.G les Enfants le Jeu et l’Éducation s’efforce depuis 2002 d’améliorer la vie des enfants palestiniens. Après avoir créé 15 centres de loisirs à Gaza et en Cisjordanie, dont certains dans des camps de réfugiés, l’association palestinienne se consacre également au développement de l’École Le Petit Prince. Cet établissement permet aux enfants de Bethléem, en Cisjordanie, de grandir dans un environnement trilingue (français, arabe et anglais) avec une pédagogie centrée sur le jeu et les arts. Les attaques actuelles sur Gaza rendent la situation encore plus difficile, mais la persévérance et les capacités d’adaptation de l’équipe maintiennent le projet en vie. Entrevue avec Jacques Néno, fondateur de l’association et directeur de l’école.

Êtes-vous soutenus financièrement par certains gouvernements ?

Nous ne recevons aucune aide de la part de l’Autorité palestinienne. Au départ, les activités de l’ONG étaient financées par des bailleurs de fond, mais à cause de la crise économique de 2008 nous avons perdu des sources de financement et nous avons arrêté de développer de nouveaux centres. Nous sommes toujours soutenus par l’association française Evrypalestine, pour notre travail dans les camps de réfugiés. Pour les projets liés à l’école, nous sommes aidés par la province de Hainaud, en Belgique. Ce financement passe par des ONGs, surtout par l’ONG Solidarité Orient. Nous avons également pour objectif de faire venir des enseignants belges dans notre école.

Comment vous est venue l’idée de créer cette école ?

C’est un projet qui est né en exil, durant les 13 années où j’ai vécu en France. J’y ai découvert l’éducation non-formelle. C’est un mode éducatif qui peut être universel et je voulais proposer quelque chose de différent aux enfants palestiniens. Moi même, quand j’étais enfant palestinien, je n’avais pas beaucoup de choix pour me développer et grandir. Encore aujourd’hui cela reste très limité.

Quel est le problème du système scolaire palestinien classique ?

Selon moi, il y a une crise de l’éducation dans les écoles palestiniennes. Elles utilisent un enseignement traditionnel qui ne donne pas aux enfants la possibilité de s’exprimer et d’exercer leur esprit critique. Il y a beaucoup d’enfants et souvent les classes ne sont pas mixtes. L’enseignant-e va présenter la théorie et ensuite faire un examen. C’est comme un poulailler où on gave les apprenants jour et nuit. Les enfants n’apprennent pas à réfléchir ou à lier les informations entre elles, d’où l’intérêt de la pédagogie de l’École Le Petit Prince. C’est une pédagogie alternative dans laquelle les arts et les projets proposés par les enseignants-es sont favorisés.

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Les élèves de la classe de maternelle 2013-2014 et leurs professeurs. Crédit photo École Le Petit Prince.

Comment gérez-vous les élèves avec, par exemple, des troubles de l’attention ? En avez-vous beaucoup ?

Bien sûr, nous en avons beaucoup. Pratiquement la moitié des enfants ont des troubles soit de concentration, d’hyperactivité ou de repli sur soi. Les professeurs travaillent en binôme dans des petites classes de 10-12 enfants. On discute ensemble de chaque élève cas par cas, ce qui nous permet de faire un suivi personnalisé. Nous n’avons pas de baguette magique : quand il le faut, nous demandons aux familles d’aller voir des professionnels, qui existent en Palestine. Les enfants ont des problèmes liés à la situation politique, l’enfermement et les incursions de l’armée, ce qui joue sur leur comportement. Nous n’avons cependant pas les cas que l’on peut trouver dans la bande de Gaza où certains enfants ont des problèmes d’énurésie ou d’hyperactivité extrême. Là, il y a un manque de sécurité dramatique : les enfants de Gaza meurent à cause des missiles et des balles. Ils et elles sentent que leurs parents ne peuvent pas les protéger et ce sentiment conduit à des symptômes beaucoup plus graves.

Vous dites qu’il existe des professionnels psychosociaux en Palestine, mais est-ce facile d’aller consulter ? Sont-ils accessibles ?

Les psychologues et les professionnels-lles de la santé mentale manquent. Lorsqu’il y en a, ils-elles sont surtout branché(e)s sur un modèle comportementaliste, ou un système très médicalisé, ce qui assomme les malades, mais ne les soignent pas vraiment. De plus, les familles sont souvent réticentes car voir un psychologue est assez mal vu, les gens pensent que seuls les fous ont besoin de consulter. Pour le tarif, c’est généralement abordable car ce sont souvent des ONGS qui proposent ces services et non pas l’Autorité palestinienne. Par contre, il est évident qu’actuellement à Gaza il n’y a plus assez de professionnels-lles pour prendre en charge l’énorme travail de soutien psychosocial dû aux agressions de l’armée israélienne.

En quoi vos activités sont reliées à l’occupation de la Palestine ?

Je pense qu’éduquer c’est résister. La résistance n’est pas uniquement armée. Le peuple palestinien vit sous l’occupation israélienne et il faut beaucoup d’armes pour se libérer. Je ne parle pas des armes mortelles mais des armes comme l’art qui permettent de s’exprimer et de défendre une cause juste. Nous essayons de nourrir les enfants à la paix et à l’ouverture, de construire des ponts et non des murs. Que ce soit à l’école ou dans les centres de loisirs, le projet poursuivi est un projet de partage de solidarité et d’ouverture vers les autres. Personnellement, je pense qu’un jour les Israéliens-nes et les Palestiniens-nes pourront vivre ensemble, quand il y aura des politiciens-nes courageux-euses. Aujourd’hui, on meurt d’un côté plus que de l’autre, on est dans un cercle vicieux de violence sans fin. Les centres et l’école créés par l’association peuvent devenir des lieux de vie où l’on apprend à connaitre l’autre.

Pourriez-vous nous dire un mot sur la situation actuelle à Bethléem, où se trouve l’école ?

Il est évident que l’attaque de Gaza nous affecte. Le projet de l’école est coopératif : l’école finance une partie du coût d’inscription de chaque enfant et cette partie est payée surtout grâce au tourisme, avec les bénéfices de l’auberge de jeunesse que nous possédons à Bethléem. S’il y a moins de tourisme, il y a moins d’argent. Si l’agression sur Gaza continue, le tourisme en sera affecté. D’ailleurs nous vivons déjà les contrecoups : alors que juillet est normalement un bon mois, nous n’avons actuellement même pas de quoi payer le salaire des gens qui travaillent à l’auberge. Nous avons eu beaucoup d’annulations. Les restaurants et les autres hôtels de la ville constatent la même chose.

Pourquoi est-ce important que les étrangers se déplacent en Palestine ?

On ne peut pas faire confiance aux médias de masse car ils sont rarement du côté des victimes, ils sont proches des gens qui les financent. Je pense que chaque citoyen-ne libre doit forger sa propre opinion et chercher la vérité par lui-même, quel que soit le choix qu’il ou elle fait ensuite. Lorsque nous organisons des séjours, nous proposons aussi des rencontres avec des israéliens-nnes qui militent pour le respect des droits de l’homme.

Quel est l’impact de l’occupation sur l’école ?

L’occupation touche surtout les enfants dans leur contexte familial : incursions répétées dans les camps de réfugiés d’où sont issus quelques enfants, arrestations ou agressions par les soldats, etc. Mais nous n’avons pas eu d’incursions militaires dans l’école directement.

Comment parlez-vous du conflit avec les enfants ?

Le conflit est évoqué avec les enfants parce que cela les touche. Mais on essaie de les accompagner pour réfléchir sur leurs rôles : que peuvent-ils et peuvent-elles faire pour changer tout ça ? On enseigne que chaque personne doit incarner le changement qu’il veut voir dans le monde. Chaque enfant est acteur de changement. On ne veut pas limiter ce conflit aux Israéliens-nes et aux Palestiniens-nes. On leur explique qu’on est tous dans le même bateau, sur terre, et qu’il faut oeuvrer ensemble pour le bien-être de tous.
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Malgré les difficultés, un agrandissement et un déménagement est prévu en 2015 pour l’École Le Petit Prince. Les anciens bâtiments serviront de grand centre touristique afin d’accueillir les visiteurs et de proposer des séjours alternatifs. En plus de l’école et du tourisme, les projets de Jacques Néno et son équipe permettent de rénover des bâtiments anciens. Un groupe de québécois a d’ailleurs participé à la remise en état des locaux actuels, dans le cadre de l’opération Bienvenue en Palestine de 2012.


Jacques Néno a été interviewé début août

Crédit photo : Basile Crespin, École Le Petit Prince