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Michel Warschawski : « Pour Israël, l’ennemi, c’est la négociation »

Sylvain Thévoz, 13 août 2014


INTERVIEW • L’offensive sur Gaza a rendu évidente l’hégémonie de la droite raciste et militariste en Israël. Au point de faire peur à de nombreux citoyens qui ne reconnaissent plus leur pays et craignent de le voir disparaître, témoigne Michel Warschawski.

Que dit l’offensive militaire contre la bande de Gaza de la société israélienne ? Quelles conséquences aura-t-elle sur l’avenir du Proche Orient ? Basé à Jérusalem, le journaliste franco-israélien Michel Warschawski, ardent opposant à la colonisation, est aussi un fin analyste du conflit. Bien connu des lecteurs du Courrier, dans lequel il tient une chronique mensuelle, ce fils de rabbin, né à Strasbourg en 1949, est aujourd’hui le principal animateur de l’Alternative information center (AIC), un centre d’information alternative. Le conseiller municipal genevois Sylvain Thévoz l’a rencontré à Jérusalem, alors que les bombes pleuvaient encore sur l’enclave palestinienne de Gaza1.


Pourquoi cette guerre à Gaza ?

Michel Warschawski : Il faut tout d’abord dire que Gaza est secondaire. Pourquoi la guerre, point. A mon avis : pour repousser le plus longtemps possible toute velléité internationale de tendre à l’ouverture de négociations. L’ennemi stratégique du gouvernement israélien, c’est la négociation. Ce gouvernement ne veut pas négocier. Certes, dans l’air du temps, il y a comme une volonté américaine et européenne de pousser Israël à négocier. Il leur faut donc faire contre-feu. Il était clair qu’en attaquant Gaza, les négociations seraient rendues impossibles. C’était l’objectif stratégique le plus important.

Dans le même état d’esprit, la cible n’est pas le Hamas, c’est Mahmoud Abbas (président de l’Autorité palestinienne et leader du Fatah, ndlr). Mahmoud Abbas est celui que la communauté internationale présente comme prêt à discuter ; celui dont tout le monde dit à Israël : « C’est avec lui que vous devez parler. » En attaquant Gaza, ce gouvernement met Mahmoud Abbas dans une situation impossible. Soit il se solidarise avec Gaza et donc avec le Hamas, renforçant le discours de Netanyahou qui diabolise le Hamas et sa propre personne. Soit il se désolidarise, et perd alors toute légitimité palestinienne. Pour Israël, cela semble donc être une situation « win-win ». Sauf que cela ne se passe pas tout à fait comme cela. Car Mahmoud Abbas est poussé par les Américains à jouer le rôle d’intermédiaire. Le président de la Palestine se trouve ainsi à jouer le rôle des Nations unies alors que c’est son peuple qui est attaqué. Mahmoud Abbas reste au cœur de l’action diplomatique. Ils n’ont pas réussi à le neutraliser, mais sa position est fragile.

Un sondage dit que 80% des Israéliens soutiennent l’intervention à Gaza. Quel regard portez-vous sur cette société, qui a glissé vers la droite et semble suivre aveuglément Netanyahou et Lieberman ?

Il n’y a pas l’ombre d’un doute, les hommes politiques et le gouvernement, ont clairement glissé à droite en Israël. Et pourtant, je pense que la société israélienne est divisée sur le fond en deux moitiés – une grande et une petite. Un peu moins de 50% soutiennent la politique de la droite et votent pour ces partis. L’autre moitié n’aime pas les colons, se moque du Grand Israël et aspire à une solution de compromis. Et puis, il y a quand même, au milieu, une petite frange qui s’abstient ou vote pour des partis du centre.

La grande asymétrie entre ces deux pans de la société, c’est que la droite est au pouvoir. Elle agit, dans une urgence permanente, alors que les modérés, qui ne paient pas le prix de la colonisation, sont insouciants. La situation est calme, rien ne semble menacer Israël – jusqu’à cette dernière crise. La sécurité individuelle est garantie, les bombes n’explosent plus, Israël est une société performante, son économie tourne : pourquoi changer ? Face à cela, la droite avance. Ce n’est pas l’absence d’une opposition potentielle, mais son anomie qui pose problème.

A la manifestation de Tel Aviv du 2 août, la majorité des participants étaient des Tel-Aviviens typiques, totalement « désidéologisés », plongés dans la consommation. C’était, je dirai presque, les bobos de Tel Aviv. Ils se sont mobilisés pour Gaza. Oh, pour certains, ils avaient même une petite larme dans le cœur. Ils avaient vu des photos, même si ici, il faut les chercher. Mais pourquoi manifestaient-ils, alors qu’ils le font si rarement ? Parce qu’ils ont surtout peur pour leur Israël, leur Tel Aviv détendu, non idéologique, plutôt à gauche qu’à droite, qui est sévèrement menacé.

Ils voient désormais émerger un pays de tueurs où Netanyahou devient presque le centre ! Avec comme détonateur, l’assassinat [du jeune Palestinien] Mohammad Abou Khdeir, brûlé vif par trois citoyens israéliens. Le gouvernement a eu beau dire que ce sont trois illuminés… Pas du tout. Ils sont dans la continuité d’une politique. Ce sont des gens qui viennent de bonnes familles de droite, de familles respectées.

Ils sont l’expression d’une partie d’Israël qui s’intègre dans un discours raciste, vote des lois racistes. On n’aurait jamais imaginé cela il y a quinze ans. Certains se réveillent maintenant en se disant : « ce n’est pas notre Israël ! »

Quinze ans ce n’est pas un jour, mais c’est un rythme extrêmement rapide.

Oui, c’est très rapide. Le tournant date de 2000. C’est la reconquête, la fin du mouvement de la paix. Ce sont les positions et les discours d’Ehud Barak qui détruisent la paix. Les gens n’y croient plus. Ainsi la moitié qui n’est pas de droite sort démobilisée, déboussolée de ces années, offrant un monopole idéologique à la droite.

En 2013, le parti de Yaïr Lapid (Yesh Atid, fondé en 2012, dont le nom signifie « il y a un futur », ndlr) a reçu dix-neuf mandats, 10% des votes, alors qu’il est un peu comme Beppe Grillo en Italie, « ni de droite ni de gauche, ni pour ni contre, ni ni ». Lapid a une belle gueule et prétend tout changer. Il était star de télé, n’a jamais pris position politiquement avant de se présenter aux élections et d’être plébiscité à Tel Aviv. Clairement, il a une idéologie de droite raciste, fortement positionnée contre les pauvres. Son programme ? « Nous, à Tel Aviv, on ne veut pas payer pour les va-nu-pieds, »

Mais ce qui est intéressant, c’est de voir la jeunesse, ceux qui ont 30 ans, fatiguée de la vieille politique, ne voter pour rien ou pour quelque chose qui ne veut rien dire, qui n’est engagé à rien, et qui donc demeure libre de faire ce qu’il veut. La manifestation de Tel Aviv était la prise de conscience de la classe moyenne que leur Israël est soumis au risque de disparaître. J’étais dans un des cafés branchés de la ville et leur discours était : « On va partir. Ce pays commence à sentir mauvais, on ne s’y reconnaît plus. Lieberman, Netanyahou, les colons, ce n’est pas nous. » Certes, ils ne partiront pas. Mais cela leur permet de ne pas assumer, de ne pas lutter. Ils sont résignés dans cette condition de refus, mais incapables à ce jour de proposer autre chose.


1. Anthropologue et travailleur social, Sylvain Thévoz est conseiller municipal socialiste en Ville de Genève. Il se trouve en Israël et Palestine à titre personnel pour rencontrer des membres de la société civile et des acteurs sociaux locaux. L’entretien que nous publions a été réalisé quelques jours avant le cessez-le-feu en vigueur depuis mardi.