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Pour une éducation gratuite sans marché : la lutte se poursuit au Chili !

Camilo Céré-Escribano, 3 juillet 2014

En 2006 et 2011, les étudiants-es chiliens-nes se sont fortement mobilisés-es pour exiger une réforme complète du système d’éducation hérité de la dictature de Pinochet. La venue récente d’un gouvernement socialiste au pouvoir n’a toutefois pas mis un frein aux mobilisations étudiantes, malgré la promesse d’une réforme du système d’éducation et l’instauration de la gratuité scolaire universelle.
L’arrivée au pouvoir de Michelle Bachelet au début de l’année a laissé présager la venue d’importantes transformations sociales pour la société chilienne. Alors que la campagne électorale de 2013 était principalement axée autour de la question de l’éducation et des revendications étudiantes, la nouvelle présidente socialiste avait promis d’instaurer la gratuité scolaire universelle et de mettre fin à la marchandisation de l’éducation, afin de mettre une fin définitive à l’héritage de la dictature . Or, malgré un mandat encore jeune, les étudiants-es n’entendent pas abandonner leur lutte sociale.

Un système d’éducation imposé par la junte militaire
L’arrivée des Chicago Boys au Chili, après le coup d’État de 1973 contre le gouvernement de l’Unité Populaire de Salvador Allende, orchestré par les États-Unis, la droite chilienne et les militaires, a marqué le début de l’expérience néolibéral. Le pays étant devenu un réel laboratoire néolibéral, le régime militaire a cherché, avec l’aide des Chicago Boys, à anéantir le système d’éducation public en favorisant le développement privé de l’éducation et sa marchandisation, ce qui a créé aujourd’hui un système extrêmement inégalitaire quant à la qualité de l’éducation et les frais de scolarité. Pour ce faire, l’État a remis l’entière responsabilité de l’éducation publique aux municipalités pendant la dictature afin de se libérer de sa responsabilité de subvenir à l’éducation de son peuple. Le flagrant problème avec cette loi de municipalisation de l’enseignement est que les municipalités pauvres n’ont généralement pas les moyens financiers pour remplir leur rôle, contrairement aux municipalités riches. Aujourd’hui, l’échec de ce système est frappant. En effet, malgré quelques réformes post-dictature pour subventionner les municipalités, les localités riches reçoivent les mêmes montants de subventions que les municipalités les plus pauvres . Ceci a construit à long terme un réseau d’éducation extrêmement inégalitaire et a renforcé la discrimination sociale dans la société chilienne, en raison de l’écart très important de la qualité d’éducation entre les différentes municipalités. Pire encore, depuis 1980, les municipalités peuvent céder leur édifice et leurs biens éducatifs à des individus ou organismes privés pour assurer la gestion . Bien entendu, ceux-ci le font avec l’intérêt de faire des bénéfices et participent à la création d’un réel marché de l’éducation, dans la mesure où il est aisé aujourd’hui de devenir propriétaire d’une école pour engendrer du profit, au même titre qu’un entrepreneur.

La génération post-dictature dans la rue
Face aux inégalités engendrées par le système de Pinochet, le mouvement étudiant se mit en branle en 2006 et 2011 afin de rompre avec l’héritage dictatorial. Leurs revendications sont claires : la fin immédiate de la marchandisation de l’éducation (à tous les niveaux) et la gratuité scolaire universelle. Détenant une très grande force de mobilisation et un fort appui de la population, le mouvement étudiant chilien a réussi à s’intégrer directement dans les débats lors des dernières élections présidentielles en novembre et décembre 2013. Avec l’arrivée de Michelle Bachelet (Parti socialiste) et du centre gauche au pouvoir (Nueva Mayoría), le mouvement étudiant n’a toutefois pas l’intention de lâcher la pression pour atteindre ses objectifs.
Les négociations amorcées au début du mois d’avril entre la CONFECH (Confédération des Étudiants-es du Chili) et le ministre de l’Éducation, Nicolás Eyzaguirre, semblent de plus en plus tendues. En effet, malgré la proposition gouvernementale de réforme assurant la gratuité scolaire, les représentants étudiants affirment qu’il demeure des différences claires avec le projet gouvernemental. Pour la présidente de la Fech (Fédération des Étudiants-es de l’Université du Chili), Melissa Sepúlveda, ce n’est pas seulement la gratuité scolaire qui est exigée ; ce que l’on exige c’est un système d’éducation public de qualité et gratuit à l’échelle de tout le pays, qui va mettre une fin définitive au système privé d’éducation et ainsi à l’enrichissement de certaines personnes qui jouies des subventions de l’État. La marchandisation de l’éducation est inadmissible, tout comme les individus qui s’enrichissent grâce à celle-ci. Pour le mouvement étudiant, cette réforme se doit de tenir compte des réalités locales, de démocratiser tout l’appareil éducationnel afin d’intégrer tous les acteurs dans les prises de décisions et se doit d’améliorer les conditions de travail de tous les travailleurs-ses qui participent au processus éducatif. De plus, les représentants étudiants exigent que cette réforme d’éducation efface toutes les dettes actuelles de tous les étudiants-es chiliens-nes.

Certes, le projet tel que proposé par le gouvernement veut mettre fin à certains abus actuels du système et cherche à implanter la gratuité scolaire, mais il ne travail pas à renforcer l’éducation publique ou encore à éliminer définitivement la marchandisation de l’éducation. La raison du rejet de cette réforme par le mouvement étudiant est claire : il faut expulser immédiatement le marché et le profit de tout le processus éducationnel.

Face au projet tel que proposé actuellement, le mouvement étudiant s’est mobilisé le 8 mai et le 10 juin derniers, réunissant près de 100 000 étudiants-es à chaque fois, afin de dénoncer la future réforme. Ces milliers d’étudiants-es chiliens-nes exigent des changements profonds du système d’éducation, qui pourront concrètement diminuer les inégalités socioéconomiques causées par les politiques néolibérales de la dictature et des Chicago Boys. Pour le président de la FEUSACH (Fédération des Étudiants-es de l’Université de Santiago), Takuri Tapia, il est clair que la mobilisation s’intensifiera si le gouvernement ne prend pas en compte toutes les revendications étudiantes et s’il poursuit dans la même voie de la répression policière . Malgré le changement de gouvernement, la répression est restée la même dans la rue contre les mouvements de contestation.

Alors que le Chili tente de se soustraire de l’héritage politique de la dictature de Pinochet, le mouvement étudiant chilien est devenu, depuis ces huit dernières années, le moteur de la transformation politique du pays, tant au niveau social, politique, que culturel. Les nombreuses luttes menées depuis 2006 sont présentement en train de déboucher vers l’accomplissement (en partie) des revendications étudiantes, ainsi que vers de profonds changements dans toutes les sphères de la société. Toutefois, ces transformations ne font que débuter, et les prochaines semaines seront cruciales pour l’avenir du mouvement étudiant et les luttes à venir. La proposition gouvernementale s’avère être insuffisante face à la gravité de la situation et face à l’ampleur de la mobilisation étudiante, qui se poursuit et qui risque de s’intensifier. Cette réforme doit nécessairement se construire par le bas, c’est-à-dire par le mouvement étudiant, car c’est lui qui a mené la lutte pour le changement social ces huit dernières années, et non les parlementaires. Dans ce pays où les politiques néolibérales ont été dévastatrices et où l’on vend la qualité de l’éducation, les longues années de mobilisation sont en train de prouver que seule la lutte paie.


Camilo Céré-Escribano est étudiant à la maîtrise en science politique à UQÀM