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Le logement vu par des femmes

Karina Sanchez , 1er juillet 2014

Les femmes sont plus affectées par le manque de logements abordables. « D’abord, parce qu’elles sont plus nombreuses que les hommes à être locataires (…), mais plus globalement, en raison de leur plus grande pauvreté et des autres inégalités découlant du système patriarcal », peut-on lire dans Sortir du privé, en enjeu de société !, rédigé par le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). Discrimination et manque d’aide, deux femmes en difficultés témoignent.

Julie Bélanger, une sexagénaire de Lachine, a besoin de conseils. Ses accrochages avec son propriétaire l’angoissent, lui donne des maux d’estomac. Elle espère quitter son logement l’année prochaine. Elle est sur une liste d’attente pour un HLM à proximité depuis deux ans. Aux dernières nouvelles, elle était à la 117e position. Elle sait qu’elle doit se débrouiller autrement. Julie tient à rester à Lachine pour être près de son médecin qu’elle visite fréquemment. Elle a des problèmes au dos qui handicapent son quotidien. Parfois, elle reste au lit. « Je prends un paquet d’affaires qui m’assomment », dit-elle en parlant de sa médication. Son état de santé ne lui permet pas
de travailler.

Depuis que le fils de son défunt propriétaire a pris la relève, sa demeure n’est plus un havre de paix. Il augmente à chaque année le loyer de 15-20$ par année, signale-t-elle. « En 2012, j’ai refusé l’augmentation. L’année dernière, il m’a envoyé son augmentation avec la mention non-négociable ». Le propriétaire l’accuse de faire du bruit constamment. Il est grossier avec elle et ses propos sont parfois de nature sexuelle. « Je me sens mal à l’aise et j’ai peur. Je dois me couvrir pour aller sur mon balcon pour éviter ses propos déplacés. J’ai aussi ajouté une chaîne à ma porte pour me sentir plus en sécurité », dit-elle découragée.

Elle a trouvé le numéro de téléphone du POPIR, un comité d’aide au logement, en cherchant dans le bottin. La personne au bout du téléphone l’a invité à venir sur place pour l’aider. Julie est soulagée. « Je ne connaissais pas le POPIR. Je ne savais pas que ça existait ce type de service  », raconte-t-elle émue. Au POPIR, on l’aide à faire une plainte écrite contre son propriétaire. Elle est redirigée vers l’aide juridique et compte maintenant sur le soutien d’une avocate, au besoin. Depuis, le propriétaire s’est calmé, il est beaucoup moins harcelant. Mais avec ses répliques « C’est moi le propriétaire icitte ! » et son attitude contrôlante, Julie Bélanger n’a plus confiance en lui.

De son côté, Myrlaine Bien-Aimée , enseignante au préscolaire, habite dans une coopérative d’habitation. Les astres semblaient être alignés en sa faveur. Après l’envoi d’une lettre à la coop et une entrevue avec le comité de sélection, elle a rapidement eu les clés du logement.

L’obtention de son logement précédent est une autre histoire. Elle s’est fait refuser un logement par trois propriétaires avant d’en trouver un. « L’un d’eux pensait que j’étais enceinte. En fait, j’avais un peu plus de rondeurs à l’époque  », souligne-t-elle. Il ne l’a pas cru quand elle lui a dit qu’elle n’attendait pas de bébé. Il lui a répliqué que les pleurs et les cris d’un enfant sont dérangeants pour les voisins.

Les deux autres refus sont reliés à son origine ethnique, selon elle. « Il y en a un qui m’a dit que les Noirs font beaucoup trop de partys et de bruits. Qu’ils aiment beaucoup jouer aux dominos et à l’argent, raconte-t-elle. L’autre propriétaire m’avait invité par téléphone à voir l’appartement qui était libre. Mais dès qu’il m’a vu, j’ai senti une réticence et le logement était soudainement loué. » À la suite de la visite, elle a rappelé ce monsieur, en se faisant passer pour une autre personne, pour valider ses doutes, qui se sont confirmés lorsqu’il lui a dit que le logement était toujours disponible.

De l’aide insuffisante

Si l’accessibilité à des logements convenables peut-être plus difficile pour les femmes, de l’aide existe. Julie Bélanger a bien l’intention de retourner au POPIR. Ce comité fournit des indications quant aux emplacements des coops ou des organismes à but non lucratif (OBNL) d’habitation qui se trouvent dans les environs. « C’est surtout des femmes âgées ou des mères monoparentales qui viennent ici. Et lorsqu’elles viennent pour de l’aide, dans 9 cas sur 10, ce sont des cas urgents », explique Fred Burrill, organisateur communautaire au POPIR,. Dans ces situations d’urgence, l’organisme a l’impression d’être impuissant. «  Nos capacités sont restreintes et on ne peut faire grand-chose à stade-là  », avoue-t-il avec un certain inconfort. Au mieux, il peut diriger ces femmes vers des centres d’hébergement temporaire ou d’autres ressources.

La présence de logements sociaux est possible grâce à des programmes sociaux provenant principalement des gouvernements fédéral et provincial, mais aussi du municipal. À Montréal, la stratégie d’inclusion de la ville a pour but d’encourager les compagnies immobilières, qui construisent des condos de façon massive, à réserver un espace pour la construction de logements à vocation sociale. « Mais elle n’est pas obligatoire et cette politique n’est pas appliquée de manière uniforme dans plusieurs quartiers », souligne Véronique Laflamme, organisatrice au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). La société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) reconnaît à ce propos que l’utilisation de cette politique est « moins répandue au Canada qu’aux États-Unis » et plus fréquente dans les provinces canadiennes de l’Ontario et la Colombie-Britannique.

Pour Véronique Laflamme, cela ne représente pas non plus la seule politique possible pour pallier au manque de logements convenables. La ville pourrait notamment créer une réserve de sites dédiée aux logements sociaux, avance le FRAPRU. « La solution pour régler définitivement ces problèmes est d’améliorer les politiques publiques et de financer davantage le logement social » déclare-t-elle. Mais le désengagement des gouvernements empêche leur expansion. « Depuis le retrait du fédéral dans la construction de logements sociaux en 1994, c’est de 65 000 logements dont nous avons été privés, au Québec seulement  », explique la militante.

Le FRAPRU exige du côté du provincial la construction d’un minimum de 50 000 nouveaux logements sociaux, en cinq ans, afin de répondre aux besoins des citoyens à faible et modestes revenu. Dans son document de 2010, Sortir du privé, en enjeu de société !, le FRAPRU indique que c’est plus de 40% des femmes au Québec qui doivent encore verser plus de 30% de leur revenu pour payer leur loyer. Le FRAPRU s’apprête à publier un nouveau rapport sur la question des femmes et le logement dans les prochains mois.

L’organisatrice communautaire au FRAPRU croit qu’on devrait davantage imiter imiter les pays où le logement social occupe une partie plus importante du parc de logements locatifs. Cela permet aux locataires d’avoir une alternative au marché privé. «  Il faut faire plus comme dans les sociétés européennes. Au Québec, c’est seulement 11% des logements qui sont à vocation sociale », dénonce Véronique Laflamme. Parmi les pays qui dépassent la barre de 11%, on compte les pays scandinaves, la France, le Royaume-Uni, la Pologne, l’Autriche, et la République Tchèque. Encore faut-il que les municipalités tiennent leurs promesses en matière de logements sociaux. En France, les villes qui ne respectent pas la loi sont passibles d’amendes, mais certaines administrations municipales préfèrent toutefois payer ces contraventions, une solution plus abordables que d’investir dans la construction de logements sociaux.


Voir en ligne : Programmation du Forum Social des Peuples


Crédit photo : Site Web du POPIR

Le FRAPRU tiendra un atelier lors du Forum Social des Peuples, qui aura lieu du 21 au 24 août prochain, à Ottawa.

L’atelier intitulé "Droit au logement au Canada : enjeux et luttes" aura lieu le 22 août. L’heure reste à confirmer.
http://www.peoplessocialforum.org/