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Anarchisme : Au-delà des préjugés

Maëlle Besnard, 1er juillet 2014

Les valeurs anarchistes ont le vent en poupe. De plus en plus de citoyens s’activent sans demander l’aide des autorités. Discrètement, des idées libertaires envahissent l’espace social : les centres communautaires, les évènements culturels, les manifestations, les coopératives… Le mouvement, dont les principaux piliers sont l’égalité, la solidarité et la fraternité, souffre d’une réputation sulfureuse. « Il y a des anarchistes partout, plein de gens partagent notre critique du pouvoir mais ils ne le savent pas » explique l’artiste anarchiste Norman Nawrocki. Retour sur trois préjugés qui nuisent à son expansion.

Les anarchistes sont violents

Selon Francis Dupuis Déri, professeur à l’UQAM et auteur de plusieurs ouvrages sur l’anarchie, la violence anarchiste est un cliché qui remonte aux débuts du mouvement en Europe, au 19ème siècle. Des anarchistes furent associés à plusieurs attentats contre les autorités politiques de l’époque. « C’est fallacieux de dire que les anarchistes sont violents car le terrorisme a été utilisé par toutes les tendances idéologiques : républicains, nationalistes, monarchistes… » explique-t-il.

En fait, les anarchistes ont été violents et peuvent encore l’être, mais pas plus que les autres mouvements politiques - et surtout pas plus que l’État. Tout repose sur la définition de la violence. « Le gouvernement Obama avec ses drônes, Harper qui envoie des soldats partout, ça c’est de la violence. On parle de violence anarchiste, mais dans les nouvelles chaque jour, je lis que des entreprises polluent l’environnement. Les gens meurent de cancer à cause de ça, mais les gouvernements n’agissent pas, c’est ça la vraie violence ! », estime Norman Nawrocki.

Le pacifisme est même une valeur de base du mouvement. « Il peut y avoir des appels à la révolution, mais dans la majorité des groupes anarchistes, il n’y a pas d’organisation armée », explique Francis Dupuis Déri. Dans le cadre du festival international de théâtre anarchiste de Montréal, par exemple, la troupe de théâtre La Balancelle présentait une pièce racontant le combat de militantes pacifistes anarchistes durant la Première Guerre Mondiale. Les anarchistes sont engagés dans de nombreuses causes pacifistes et égalitaires ainsi qu’auprès des minorités comme les autochtones. Dans le recueil de textes sur l’anarchisme Nous sommes ingouvernables, la militante Sarita Ahooja explique que le mouvement est une alternative crédible pour l’émancipation des autochtones. « Il est impossible de résister adéquatement ou de libérer les territoires de nos peuples en employant seulement les moyens traditionnels d’organisation, affirme l’artiste autochtone Gord Hill dans le même ouvrage. Nous pouvons beaucoup apprendre des idées anarchistes et marxistes et ces derniers peuvent beaucoup apprendre de nous ». Dans son livre Pour une anthropologie anarchiste, David Graeber, avait souligné la pertinence de l’étude des modes de vie autochtones avant l’invasion européenne. Ces derniers vivaient alors dans des sociétés moins hiérarchiques et plus égalitaires.

Les anarchistes ne sont pas organisés

Alors que les anarchistes prônent une société sans dirigeants-es, où tout le monde est apte à prendre une décision, beaucoup imaginent une société anarchiste nécessairement chaotique. « La particularité de l’anarchisme fait qu’il y a sans cesse des propositions de fonctionnement, mais c’est soumis à la condition que les gens décident de ce qu’ils veulent » explique Francis Dupuis Déri.

Certaines organisations d’inspiration anarchiste existent déjà et fonctionnent : la ville de Marinaleda, en Espagne, où toutes les décisions sont prises en assemblée générale, tient bon depuis 1979. Certes, un maire communiste est à la tête du gouvernement local, mais beaucoup de pratiques correspondent à celles encouragées par le mouvement anarchiste : action directe, auto-gestion et démocratie participative. Contrairement aux idées reçues, une société anarchiste ne signifie pas une société sans règles. Ce que les anarchistes reprochent aux lois, c’est qu’elles sont dictées par une minorité alors que, selon les militants-es, elles devraient être décidées par consentement mutuel.

Ce mode d’organisation encourage la libre expression. Ce qui explique que l’anarchisme ait attiré de nombreux artistes : les auteurs Henry David Thoreau et Tolstoi, les peintres Camille Pissaro, Gustave Courbet et Manray, etc. Ainsi, Montréal accueille tous les ans un Salon du livre anarchiste et un Festival de théâtre international, sans compter toutes les manifestations auxquelles participent des anarchistes. « Le mouvement anarchiste aimerait encourager la créativité, mais nos systèmes d’éducation et de médias de masse ne veulent pas parler de l’anarchie », estime Norman Nawrocki.

L’anarchisme est une utopie

Dans l’imaginaire collectif, l’anarchie reste irréalisable. « Les gens me disent : « admettons que ça fonctionne, qu’est ce qui arrive si quelqu’un ne veut pas travailler ? » » explique Audrai Cécire, une jeune féministe qui se revendique anarchiste depuis peu. « Les gens veulent une réponse sur comment on pourrait appliquer l’anarchisme à tous les niveaux, mais les anarchistes n’en sont pas à ce stade », renchérit-elle. Il est difficile pour les non-initié-es d’imaginer ce que serait une société anarchiste car cela demande de ne plus penser avec les réflexes habituels. « À chaque fois qu’on essaie de l’imaginer dans le système dans lequel on vit, ça ne marche pas », explique la militante.

Le « problème » du mouvement libertaire est qu’il remet en question tout ce sur quoi notre société est basée : l’État, le vote, les frontières… Audrai Cécire raconte avoir découvert récemment que toutes les valeurs auxquelles elle tient sont défendues par le mouvement anarchiste, mais elle admet penser encore parfois comme une citoyenne « classique ». Elle a par exemple du mal à ne pas voter. « Une vision anarchiste demande un gros changement », admet Norman Nawrocki.

Les anarchistes ne se contentent pas de contester la société, ils proposent également des solutions qui sont complètement à contre-courant. « Prenons le problème de l’itinérance : cela coûte très cher d’entretenir quelqu’un en prison ou à l’hôpital. Peut-être serait-il moins dispendieux de donner un logement décent aux itinérants, afin de prévenir tous les problèmes auxquels ils sont confrontés dans la rue », s’interroge Norman.

Le mouvement anarchiste ne prétend pas être un mouvement figé : il a beaucoup évolué depuis le 19ème siècle et est en recherche constante de solutions. Au Québec, la question autochtone et celle de la souveraineté constitue un terreau favorable à l’anarchisme. Dans l’introduction du livre Nous sommes ingouvernables, Rémi Bellemare Caron, Marc-André Cyr, Francis Dupuis Déri et Anna Kruzunski expliquent que le mode de fonctionnement anarchiste a imprégné des groupes de luttes divers comme le Front de libération des femmes dans les années 70 ou des initiatives plus populaires : garderies, comptoirs alimentaires…etc.

Comme dans tout courant politique, il existe des militants plus extrêmes que d’autres. Mais certains anarchistes ne sont pas fermés à l’idée de trouver des consensus. « L’anarchie est possible puisqu’on peut réduire au maximum l’autoritarisme ou la hiérarchie dans telle ou telle organisation. Par exemple, une COOP d’habitation est plus anarchiste qu’un système locatif classique », explique Francis Dupuis Déri. L’idéologie anarchiste a imprégné beaucoup de mouvements sociaux, tels que le mouvement Occupy, les indignés, le mouvement étudiant au Québec, ou encore au Mexique, où trois militant(e)s sont détenu(e)s depuis le début de l’année.