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Cure de positivisme dans les médias

Maëlle Besnard, 1er juillet 2014

Le 20 septembre prochain, 40 journaux du monde entier vont participer au Journalism impact Day. Lors de cet évènement organisé par la plateforme d’information Sparknews, ces journaux vont publier dans leurs pages des nouvelles relatant des initiatives innovantes et positives s’inscrivant dans une mouvance plus vaste : l’émergence du journalisme d’impact ou constructif.

Sparknews est une plateforme de contenu d’information positive, née en France, mise à la disposition des journalistes et des citoyens. Le fondateur du site internet, Christian de Boisredon, explique : « Notre mission est de partager les solutions et de travailler avec les médias pour qu’ils parlent plus souvent de ce qui marche, plutôt que de se focaliser sur les problèmes. » Et des solutions, il y en a plein selon Sparknews. La plateforme regroupe actuellement 1800 vidéos qui dévoilent des initiatives sur des enjeux variés tels que l’accès à l’eau, l’alimentation ou encore l’amélioration des conditions de travail.

Le mouvement est international. En France, l’ONG Reporters d’Espoirs fourni depuis dix ans du contenu constructif aux médias. Tandis que le web magazine Courant Positif, né en février 2013, ne publie que des bonnes nouvelles : invention du plastique d’algue biodégradable, impact d’une campagne de crowdfunding sur des paysans indiens, bénéfices d’un programme d’accès à la lecture sur des prisonniers brésiliens, etc. Même chose au Royaume-Uni où 25 000 exemplaires du journal PositiveNews sont distribués quatre fois par an, en plus des articles en ligne. Enfin, au Danemark, la formation en journalisme positif, proposée par Catherine Gyldensted à la Danish School of media, connaît un grand succès.

La psychologie au service de la presse

Dans le cadre de son travail de journaliste d’enquête, Catherine Gyldensted a réalisé que les mauvaises nouvelles qu’elle diffusait avaient un impact négatif sur sa vie, celle de ses collègues et de ses lecteurs-trices. Titulaire d’une maîtrise en psychologie positive, la professeure danoise a décidé de s’en inspirer pour proposer une formation inédite en journalisme positif. Les participants sont initiés à des principes psychologiques tels que la résilience, ou le post-traumatic growth dont le but est de tirer des enseignements positifs d’une expérience négative.

La spécialiste et professeur de psychologie positive à l’Université de Sherbrooke Lucie Mandeville, partage l’opinion de Catherine Gyldensted. « Les nouvelles, c’est un peu comme une piscine dans laquelle on baigne, si l’eau est chaude on a chaud, si l’eau est froide on a froid. Si la nouvelle est négative ça contamine la perception qu’on a de la société et ça encourage les actions identiques » explique-t-elle. La psychologie positive est donc « la science de tout ce qui va bien chez les gens et dans la société ». Autrement dit, c’est un courant qui s’intéresse à tout ce qui participe au bien-être.

Une solution à la crise des médias ?

Le journalisme constructif s’inscrit dans un courant plus vaste qui s’étend à d’autres domaines : avec le financement participatif ou l’économie sociale et solidaire, c’est l’économie de marché qui est remise en question. Un modèle qui a montré ses limites avec la crise financière de 2008. « Je crois que le désintérêt pour les médias correspond à un genre de désabusement que j’associe à la politique : on ne croit plus ni à la politique ni au journalisme », estime Lucie Mandeville.

Selon Catherine Gyldensted, la crise traversée par la presse témoigne d’un besoin urgent d’innovation. Les récentes coupures de budget chez Radio-Canada sont un exemple des difficultés que rencontrent plusieurs grands médias dans le monde entier. L’avènement d’internet n’est pas la seule cause du problème, certains lecteurs sont simplement lassés du contenu des médias actuels. « Les gens sont tannés-es des nouvelles négatives ou décourageantes », estime Lucie Mandeville.

Ces reproches sont compris dans le domaine journalistique également. « Le journalisme d’impact est une critique intérieure du métier. C’est vrai que les médias sont trop noirs, c’est comme si nous avions des ornières et que notre regard était limité » analyse Robert Maltais, responsable du certificat en journalisme à l’université de Montréal et ancien journaliste. Cependant, le phénomène inverse, c’est-à-dire tomber dans « l’angélisme », serait une dérive tout aussi regrettable. Il ne faudrait pas que les journalistes décrivent le monde comme un endroit où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », explique l’ancien journaliste. Selon lui, « c’est l’addition des deux courants qui sera une richesse. »

Journalisme vs relations publiques

L’esprit critique des journalistes reste un mal nécessaire. À l’inverse des relationnistes, les journalistes n’ont pas pour mission de ne montrer que le bon côté de la médaille. Par exemple, ce sont des journalistes qui ont repéré les premiers les abus dans l’industrie de la construction qui ont donné lieu à la commission Charbonneau. « Dans le journalisme en Occident, on a une mission, qui est de dénoncer des situations au profit des citoyens. On a donc tendance à être alarmistes. D’autant plus que les journalistes sont très souvent contestataires », estime Robert Maltais.

Et le journalisme constructif n’empêchera pas le sensationnalisme, c’est même l’inverse selon Lucie Mandeville. « Le journalisme positif table aussi dessus, par exemple quand on relate l’exploit d’un individu », explique-t-elle. Pour Robert Maltais, il ne faut pas perdre de vue que lecteurs et journalistes sont co-responsables du contenu de l’information. « C’est le cas du Royaume-Uni où il existe plein de journaux extrêmement sensationnalistes. Mais il faut dire que les gens les achètent », s’exclame-t-il.

Mais les journalistes doivent-ils pour autant se contenter de relater ce qui est noir et triste ? « Non, répond Robert Maltais. L’humanité est belle, elle n’est pas qu’en guerre. Modifions nos perspectives en mettant en lumière des faits qui honorent la race humaine. Dans le fond, le grand journalisme aurait toujours dû faire ça », estime-t-il. Pour l’instant, ce qui semble important pour les acteurs du journalisme d’impact, c’est avant tout de renforcer la capacité d’action des citoyens en encourageant l’innovation et la création. « Ce qui fonctionnerait c’est ce genre de nouvelles où il y a des gens qui ressortent de la masse et qui font des choses admirables qui sont accessibles à M. et Mme tout le monde », estime Lucie Mandeville. Un retour vers une des missions de base du journalisme qui doit être « un miroir social, mais aussi un moteur de changement », comme le rappelle Robert Maltais.