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« On assiste à une révolution financière en Afrique », Lionel Zinsou

Nicolas Blain, 19 juin 2014

L’Afrique maudite, éternellement engluée dans les démons des conflits et de la pauvreté, Lionel Zinsou n’y croit pas. A la tête du fonds d’investissement PAI Partners, cet orateur de talent est aujourd’hui l’une des icônes incontournables de l’afro-optimisme à qui l’on manifeste un intérêt croissant. Lui qui est également conseiller au cabinet du président du Bénin nous livre un aperçu des raisons qui le poussent à croire en l’Afrique. Un optimisme sincère, argumenté, mais pas béat.

Guerres, pauvreté et pandémies comptent parmi les clichés sur l’Afrique les plus ancrés dans les consciences occidentales. Pourquoi croire en l’avenir du continent noir ?

L’Afrique affiche depuis plus de 12 ans maintenant une croissance soutenue de l’ordre de 5% en moyenne chaque année. Ce qui est nouveau, c’est que cette croissance s’accélère alors que son premier partenaire, l’Europe, stagne. Et non content d’être robuste, le développement économique du continent noir est par ailleurs essentiellement endogène.

Quels sont les leviers de cette croissance ?

Les gens pensent généralement que les Africains ne sont pas à l’origine de cet essor et estiment que la croissance émane du prix élevé des matières premières dont regorge le continent. En réalité les choses sont différentes. L’Afrique ne se développe pas grâce à davantage de pétrole ou minerais extraits de son sous-sol pour les besoins de l’exportation. Elle tire sa croissance d’une hausse de la production (agroalimentaire, pharmacie, matériaux de construction…) pour des besoins de proximité. Ainsi, parce qu’elle est essentiellement endogène, la croissance africaine n’est désormais plus dépendante de celles des autres continents. Cette réussite s’explique d’abord par le fait que l’Afrique attire chaque année depuis 2000 des volumes importants et croissants de capitaux : environ 60 milliards de dollars d’investissements directs étrangers, 60 milliards de retour d’épargne des migrants et 60 autres milliards d’aide au développement, soit au total 15% des 1.200 milliards du PIB africain. S’ajoute à cela une série d’indicateurs positifs : le continent est désendetté, il connaît un fort développement bancaire et ses banques centrales disposent de réserves de change importantes (500 milliards de dollars). On assiste donc à une révolution financière.

L’Afrique est vaste et plurielle : comment faire en sorte que les fruits de cette croissance profitent aux différentes régions du continent et à toutes les classes sociales ?

La répartition des fruits de la croissance est une question qui relève des politiques nationales. D’une manière générale, les périodes de décollage économique se traduisent souvent par des inégalités. Et si en raison de la croissance démographique importante on observe une augmentation en volume du nombre de pauvres, la part de la pauvreté est elle en recul sur le continent. La croissance économique africaine produit moins d’exclusion et concourt davantage à la satisfaction des besoins fondamentaux des populations, notamment en matière de santé.

L’Inde est réputée pour être un vivier de créateurs, qu’en est-il de l’Afrique innovante ?

Avec 500 millions d’abonnés au mobile sur le milliard d’habitants que compte le continent, l’Afrique vit une vraie révolution téléphonique. C’est 10 fois plus que ce que les prospectivistes avaient prévu. Et pour cause, un nombre incommensurable de villages africains, dépourvus d’électricité, sont équipés de panneaux solaires qui permettent de recharger les téléphones portables. Cet exemple illustre l’idée qu’on trouve des solutions à tout en Afrique dès lors qu’on laisse s’exprimer la créativité et la capacité d’entreprendre. En privatisant les télécoms entre 2000 et 2010, l’Afrique a créé la plus grande révolution des télécoms au monde et enregistre aujourd’hui à l’échelle de la planète la croissance la plus importante du secteur. En libérant ainsi la capacité d’entreprendre, l’Afrique s’affranchit de toutes les contraintes.

Les climatologues estiment que l’Afrique est le continent le plus vulnérable aux impacts annoncés du réchauffement. Dans ce contexte les Etats africains sont appelés à bâtir une économie verte, plus résiliente. Comment y parvenir ?

L’idée est de ne pas reproduire le système de production des pays développés qui a consisté à créer d’abord des industries polluantes et essayer de les verdir ensuite. L’Afrique a aujourd’hui les moyens de développer des économies respectueuses de l’environnement. Le secteur du bâtiment est par exemple capable de construire des logements à énergie positive. Or ce qui manque, c’est la volonté des dirigeants. Le sujet doit rentrer dans le débat politique car seule une poignée de pays comme le Maroc ou la Namibie sont actuellement engagés sur la voie de la croissante verte. Lorsque la volonté politique sera au rendez-vous, l’Afrique pourra amorcer cette révolution verte dans de multiples domaines comme le logement, les transports, ou encore les déchets. Pour parvenir à placer le sujet au cœur des agendas politiques africains, les intellectuels, les institutions intergouvernementales et les opinions publiques nationales ont un rôle prépondérant à jouer.

55% des Africains ont moins de 20 ans. Quel rôle la jeunesse peut-elle jouer dans le développement économique du continent ?

La jeunesse africaine est confrontée à un problème particulier : elle est plus diplômée qu’avant mais le système productif actuel offre peu d’emplois aux personnes mieux formées. C’est une équation typique des pays en croissance : si l’on veut absorber toutes les cohortes de jeunes qualifiés, il faut un niveau de croissance plus élevé, entre 8% et 10%, à l’instar de la Chine qui fournit des emplois à toutes les classes d’âges, qualifiées ou pas. Il est donc nécessaire d’engager des réformes structurelles favorables au secteur privé et au développement des entreprises pour atteindre les 8% de croissance nécessaires à l’absorption des jeunes qualifiés. C’est d’autant plus important que les jeunes africains se sont emparés de la chose politique, au Maroc, en Tunisie et au Sénégal notamment. Il est donc nécessaire de répondre à leurs attentes. Pour l’heure, la croissance est encore essentiellement le fruit d’investissements dans l’énergie, les infrastructures et l’agriculture, secteurs qui consomment beaucoup de capital et créent peu d’emplois. Le développement du tertiaire et de l’industrie permettra d’ouvrir au terme des dix prochaines années un horizon d’emploi plus large aux jeunes qualifiés.

Senghor, Mandela, ou encore Wangari Mathai ont hier par leur engagement et leur aura tiré le continent vers l’avant. Quelles figures incarnent aujourd’hui selon vous les nouvelles locomotives africaines ?

Sur le plan culturel, le plasticien algérien Adel Abdessemed et la peintre sud-africaine Marlène Dumas sont des créateurs contemporains qui installent l’Afrique au plus haut niveau mondial. Par leurs écrits, Alain Mabanckou et Achille Mbembé jouent également des rôles très importants. Du côté des leaders économiques, Mo Ibrahim est un exemple. Entrepreneur à succès dans les télécoms, il a bâti une grande fortune qu’il met désormais au service d’une fondation pour la gouvernance qu’il a lui-même créée. En matière politique, Ngozi Okonjo-Iweala, ancienne directrice générale de la Banque Mondiale et actuelle ministre des finances nigériane, a contribué en prenant des risques énormes à la régression de la corruption dans son pays. Elle est aussi pour bonne partie à l’origine de la très forte croissance qu’enregistre actuellement et pour la première fois de son histoire le Nigéria.

Propos recueillis par Nicolas Blain en avril 2013