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Blackout sur la grève de la faim des prisonniers palestiniens (Al Monitor)

Daoud Kuttab, 16 juin 2014

Un courageux mouvement de grève de la faim palestinien approche les 50 jours de grève et pourtant on n’en parle pas dans les médias locaux ni dans les médias régionaux et internationaux.

Les prisonniers administratifs palestiniens – ceux qui sont détenus sans inculpation et sans procès – combattent avec leur estomac contre une procédure inique pratiquée par un État qui se prétend démocratique, mais tout le monde s’en fiche. Israël détient 189 Palestiniens en détention administrative et 100 à 125 d’entre eux sont en grève de la faim depuis le 24 avril.

Le 6 juin, plus de 40 jours après le début de la grève et après que 70 prisonniers ont été transférés à l’hôpital, Ban Ki-moon, le Secrétaire Général de l’ONU, a condamné leur détention et pressé les autorités israélienne de relâcher les prisonniers ou de les inculper. La déclaration du Secrétaire Général a suivi celle du Comité spécial de l’ONU d’investigation des pratiques israéliennes violant les droits humains des Palestiniens et d’autres Arabes des Territoires Occupés, qui enjoignait Israël à prendre en considération les demandes des Palestiniens concernant ce que ce Comité a lui-même qualifié de détention "arbitraire". "C’est un appel désespéré des détenus à bénéficier de procédures légales : ils ont le droit de savoir de quoi ils sont accusés et de pouvoir se défendre," a dit le Comité à la fin de son enquête qui incluait aussi des visites à Amman et au Caire. Le Comité a déclaré que la grève générale de la faim est une réponse au manque de procédures légales, les détenus administratifs voyant leur détention indéfiniment prolongée et cela, encore une fois, sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux.

Pour attirer l’attention sur le calvaire de ces prisonniers, les Palestiniens de Cisjordanie ont fait une grève générale le 8 juin. A Gaza, des centaines de citoyens ont participé à une veillée à la bougie. Des manifestations de solidarité avec les prisonniers ont été organisées dans plusieurs pays mais elles n’ont pas attiré beaucoup d’attention. Les médias sociaux ont choisi le hashtag #Eau et_Sel en Arabe pour tenter d’obtenir un soutien international comme lors de la grève de 2012 menée par Adnan Khader, qui avait contraint Israël à renoncer au renouvellement des ordres de détention administrative.

D’autres efforts ont été faits pour tenter d’aider les grévistes de la faim – y compris la publication des profils des docteurs, parlementaires, adolescents et enseignants qui y participaient – mais encore une fois, avec peu de résultats. La grève a été éclipsée par d’importants événements régionaux comme la visite du pape François en Terre Sainte, les élections égyptiennes, l’inauguration du nouveau président syrien et les violences en Syrie, Irak, Yémen. Et au plan international, c’est l’Ukraine qui a fait tous les gros titres.

Les nouvelles de Palestine et sur la Palestine se sont centrées beaucoup plus sur la réconciliation Fatah-Hamas et la reconnaissance du nouveau gouvernement palestinien d’unité de Rami Hamdallah que sur la grève de la faim. Même le président palestinien, Mahmoud Abbas, qui a participé à l’intronisation du nouveau président égyptien, Abdel Fattah al-Sisi, et qui est allé au Vatican faire une prière pour la paix avec le pape François et le président israélien Shimon Peres n’a pas mentionné la grève de la faim des prisonniers.

En conséquence, Israël n’a pas subi beaucoup de pressions. La Knesset israélienne est même en train de discuter d’une loi qui permettrait de nourrir de force les prisonniers palestiniens en grève. Le projet de loi est publiquement contesté par la principale association israélienne de médecins pour qui cette pratique est assimilable à de la torture. De plus, le gouvernement israélien se sent assez tranquille pour essayer de faire passer une nouvelle loi qui interdirait de libérer des prisonniers palestiniens sans l’aval d’un tribunal israélien. Elle s’appliquerait aux futurs prisonniers condamnés à la prison à vie sans libération conditionnelle.

Reuters a rapporté les paroles du juriste palestinien, Jawad Bolous, qui a rendu visite à huit des prisonniers hospitalisés : "Les prisonniers en grève ont perdu en moyenne 16 kilos." Les experts médicaux craignent que des grévistes ne meurent si la grève se poursuit. Les médecins disent que lorsqu’on n’a pas mangé pendant 3 ou 4 semaines, on perd environ 18% de sa masse corporelle et les risques de complications irréversibles se multiplient.

Ceux qui soutiennent les Palestiniens ont quand même réussi a faire parler du mouvement de grève en manifestant pendant l’Assemblée Générale annuelle de la multinationale de Sécurité G4S qui fournit l’équipement de sécurité des prisons israéliennes. Les manifestants, dont certains avaient acheté symboliquement des parts pour pouvoir participer a l’AG, ont été dégagés par les gardes avec une grande violence. En réponse, la Fondation Bill & Melinda Gates s’est débarrassée de ses actions G4S. La multinationale a décidé de résilier ses contrats dans les prisons israéliennes pour les trois années à venir.

Malgré le succès des manifestations contre le G4S, les prisonniers grévistes ont une terrible bataille à mener contre un gouvernement israélien blindé et des médias internationaux surchargés d’informations sur le Moyen-Orient. Si les grévistes de la faim obtiennent des résultats, ils ne les devront qu’à leur détermination et à leur courage. Pour que la justice de leur cause soit reconnue, il en faudrait plus qu’une simple déclaration du Secrétaire Général de l’ONU et d’un comité spécial de l’ONU.