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Au Brésil, la Coupe du monde du football se jouera dans des éléphants blancs

11 juin 2014

A quelques jours de la Coupe du monde de football, le pays est agité par des mouvements de contestation. Une des raisons en est la débauche d’argent dépensé pour des stades démesurés, quand pauvreté et inégalité sont toujours immenses. Voici un tour guidé de ces grands projets footballistiques inutiles.

Mardi 22 avril, de violentes émeutes à Copacabana, au Brésil, ont opposé des jeunes des favelas et des policiers. Un homme serait mort au cours des manifestations, qui témoignent que, moins d’un an après l’agitation sociale de juin 2013, la société reste toujours en colère. En cause, notamment : les investissements colossaux réalisés pour la Coupe du monde de football, alors que des besoins sociaux urgents ne sont toujours pas satisfaits. Le gouvernement a essayé de présenter sa démarche comme"environnementale". Mais ça ne suffit pas...

Les efforts que l’Afrique du Sud a fournis en 2010 pour rendre la Coupe du monde de football écologique « ne sont pas suffisants. Cela mérite d’être pris en compte sérieusement par la Fédération Internationale de Football (la Fifa, ndlr) ». C’était en octobre 2012 : le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) soulignait que l’organisation du Mondial africain n’avait pas été à la hauteur en matière environnementale.

Officiellement, les indications du PNUE ont été entendues par les autorités brésiliennes, qui pour la vingtième édition de la Coupe du monde vont présenter douze stades « écologiques », flambant neufs ou rénovés, à Rio de Janeiro, Brasilia, Fortaleza, Belo Horizonte, Sao Paulo, Porto Alegre, Salvador de Bahia, Recife, Cuiaba, Manaus, Natal et Curitiba.

Les organisateurs de l’événement – qui se déroulera du 12 juin au 13 juillet - se sont engagés à réduire l’impact sur l’environnement, en utilisant des technologies durables allant des systèmes d’éclairage efficaces à la réduction de la consommation d’eau, en passant par l’accessibilité pour les personnes handicapées et par les transports écologiques.

Ainsi, le stade Maracanà de Rio de Janeiro - le temple du foot planétaire, édifié pour la Coupe du monde 1950 - a été rénové et présenté comme un exemple de développement durable. Son toit est garni de mille cinq cents panneaux photovoltaïques qui assurent son autonomie énergétique (le projet a été mené par un partenariat entre les sociétés Yingli, Light Esco, la française EDF et l’État de Rio de Janeiro).

De même, le stade de Belo Horizonte, a été le premier à recevoir le label Leadership in Energy and Environmental Design (LEED), une certification américaine octroyée aux bâtiments à haute qualité environnementale.

Mais la cerise sur le gâteau est le stade de Brasilia. Entièrement rénové, il a été conçu comme le premier stade 100% écologique au monde. Il produit autant d’énergie qu’il en consomme, utilise des lumières LED pour l’éclairage et sa pelouse est arrosée grâce à un système de stockage et d’utilisation de la pluie.

Le toit est complètement recouvert de panneaux solaires fournissant autant d’électricité quotidiennement que ce qu’en consomment mille maisons. De plus, la structure est dotée d’une membrane photo-catalytique pour capter les particules polluantes et améliorer la qualité de l’air.

Des stades très coûteux, et qui ne serviront plus
Un seul inconvénient : ces stades risquent fort de se transformer en « élephants blancs », une fois éteints les feux de la fête. L’exemple le plus évident est le stade de Manaus, l’Arena da Amazônia. Il pourra accueillir 40.000 personnes pendant la Coupe, et selon la FIFA fera partie d’un « complexe qui offrira de nombreux services comme des restaurants, un parking souterrain et un accès par bus et monorail ».

Mais nombreux sont ceux qui sont révoltés par ce projet pharaonique qui a coûté 205 millions d’euros. Pour une raison de bon sens : après le Mondial le stade ne sera plus utilisé, car la meilleure équipe locale, le Nacional, évolue en Série D, la quatrième division brésilienne. Habituellement, moins de deux mille personnes suivent les matches de cette modeste équipe : le stade sera un monument inutile au milieu de la forêt amazonienne.

A Cuiaba, la situation est la même. Le stade de 43.000 spectateurs trônera dans une ville où les équipes végètent en Série C et D. Tandis qu’à Natal, l’Arena des Dunas, qui a coûté 125 millions d’euros, après avoir accueilli quatre matches durant la Coupe du Monde, servira de costume bien trop grand à deux clubs de Série B : l’ABC et l’America RN.

« En plus du football, l’Arena das Dunas sera utilisée pour des concerts, des salons commerciaux, des ateliers, des événements majeurs et des expositions », a déclaré la présidente Dilma Rousseff lors de l’inauguration du stade, tentant d’enrayer la polémique. Mais même avec ces activités, une infrastructure sportive de 42.000 places reste démesurée.

Et quand les activités alternatives ne se déroulent pas, il faudra payer l’entretien de l’Arena, qui a été évaluée par un dirigeant du stade en 376.000 euros par mois.

Et puis, il y a le stade de la capitale Brasilia, le Mané Garrincha : 71.000 places en plein centre ville. Un monstre qui a coûté 380 millions d’euros, et qui sera le théâtre des matches du Gama et de la Brasiliense, deux équipes mineures suivies jusque-là par… quelques centaines de personnes.

D’ailleurs, l’attention à l’environnement proclamée par les autorités risque de cacher la stratégie énergétique et environnementale du gouvernement sud-américain. Depuis plusieurs années, en effet, des Ong écologistes ont critiqué le double discours des autorités brésiliennes.

« Compte tenu de notre expérience du Brésil, on peut dire que le gouvernement n’a qu’une stratégie de marketing », dit à Reporterre Gert-Peter Bruch, président de l’association Planète Amazone, qui soutient les peuples autochtones d’Amazonie dans leur combat contre la déforestation.

« L’actuelle présidente Dilma Rousseff était ministre de l’Energie du gouvernement de Lula. Elle a développé le plan d’accélération économique du pays, y compris les projets de grands barrages qui posent d’énormes problèmes environnementaux et de droits de l’homme », poursuit-il.

Le plus connu de ces projets est sans doute celui de Belo Monte, en Amazonie : un immense barrage qui menace de détruire des équilibres sociaux et environnementaux fragiles juste au milieu du poumon vert de la planète, dans l’Etat du Para.

« Nous sommes convaincus, accuse Valérie Cabanès, juriste spécialisée dans les droits de l’homme, que la Coupe du Monde et les Jeux olympiques seront le prétexte pour accélérer le calendrier de travaux comme celui de Belo Monte, dont le chantier est désormais ouvert 24 heures sur 24. Le Brésil veut rivaliser avec les grandes puissances du monde en magnifiant son développement ».

Dans ce contexte, Amnesty International a dénoncé le fait que certains travaux pour le Mondial se sont soldés par des expulsions forcées.

Des dépenses colossales rejetées par la population
« Plusieurs mouvements dénoncent la Coupe du Monde, explique Bruch,parce qu’elle sera la vitrine d’un modèle qu’ils rejettent. Ils ne comprennent pas pourquoi l’argent n’a pas été consacré d’abord aux programmes sociaux. Au Brésil les conditions de la santé, de l’environnement, de l’éducation sont catastrophiques ».

Les projets d’infrastructures urbaines en vue de la Coupe du Monde (comme des prochains Jeux Olympiques de Rio en 2016) ont produit ainsi des très fortes protestations, voire des véritables émeutesSelon une enquête de la Confédération nationale des transports, la plupart des Brésiliens (75%) considèrent comme inutiles les dépenses colossales imposées par le gouvernement pour organiser le Mondial de football.

Le 17 juin 2013, 200.000 personnes sont descendues dans les rues de plusieurs villes du pays, pour protester contre l’augmentation des tarifs des transports en commun, mais aussi contre les coûts gigantesques de l’organisation du Mondial. Quatre jours plus tard, le nombre de manifestants a atteint 1 million.

« Le Brésil n’est pas seulement le pays du football et de la fête. Ici, nous avons d’autres préoccupations, comme le manque d’investissements dans des domaines réellement importants comme la santé et l’éducation », avait expliqué une manifestante citée par l’AFP.

Les autorités espèrent que la Coupe du monde de football génèrera des retombées économiques de plus de 3 milliards, un impact positif sur la croissance de 0,4 % par an jusqu’en 2019 et à la création d’environ 600.000 emplois (dont la moitié temporaires).

Mais selon un article paru en 2012 dans le magazine géopolitique italienLimes, le coût réel du Mondial sera bien plus lourd : « Si en 2010 en Afrique du Sud les dépenses totales ont été de 4 milliards de dollars, ce qui a été jugé scandaleux, au Brésil on a déjà atteint les 13 milliards. Mais la présidente Dilma Rousseff a anticipé qu’il faudra atteindre au moins les 18 milliard de dollars (13 milliards d’euros, ndlr), tandis que des sources indépendantes parlent de 33,2 milliards (24 milliards d’euros, ndlr) ».

Et malgré cet effort, le président de la FIFA, Joseph Blatter, a récemment déclaré : « le Brésil est le pays le plus en retard (sur la préparation des infrastructures, ndlr) depuis que je suis à la Fifa, et pourtant c’est le seul qui avait autant de temps, sept ans, pour se préparer ».

Mais « the show must go on ». La Coupe du Monde génère 90 % des revenus de la Fifa. En Afrique du Sud, la Fédération a encaissé 4,2 milliards de dollars (2,4 seulement pour les droits télé).

ANDREA BAROLINI (REPORTERRE)


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