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La guerre de l’inégalité

Claude Vaillancourt, 9 juin 2014

Il faut l’admettre : les inégalités sociales sont désormais l’un des plus graves problèmes qui affectent l’ensemble de l’humanité. Auparavant dénoncées par l’arc-en-ciel de la gauche et de l’altermondialisme, elles sont désormais admises largement, y compris par de respectables organisations de la gouvernance mondiale qui ont grandement contribué à les mettre en place. Admettre un problème est en général un pas important qui mène à trouver des solutions efficaces. Rien de moins sûr cependant dans le cas des inégalités.

L’économiste Thomas Picketty a mesuré leur ampleur avec précision dans Le capitalisme au XXIe siècle. Il a aussi habilement démontré que les inégalités créent toujours plus d’inégalités : « Les patrimoines issus du passé se recapitalisent plus vite que le rythme de progression de la production et des revenus1 ». Avoir beaucoup d’argent en héritage est donc ce qui assure les revenus les plus considérables. Le succès remarquable de ce livre exigeant, n’ayant en rien la facture d’un best-seller, montre bien que ce problème touche une grande partie de la population, avide de comprendre comment les inégalités ont pu s’étendre à ce point.

Picketty est loin d’être le seul à en alarmer la population. Depuis 2013, le Forum économique de Davos, rendez-vous hyper sélect des puissants de ce monde, classe l’aggravation des inégalités parmi les plus grands risques que nous encourons. Le FMI s’en est préoccupé, trouvant inquiétant, aux dires de sa présidente Christine Lagarde, que 0,5% de la population détienne 35% de la richesse.

L’OCDE s’est aussi mise de la partie et a publié une étude importante, Toujours plus d’inégalité : Pourquoi les écarts de revenus se creusent. Ces écarts s’expliqueraient en grande partie par un « déclin de la capacité redistributive ». Le Canada n’échappe pas à ce problème : selon le Conference Board du Canada, les inégalités dans notre pays progressent plus vite qu’aux États-Unis. La pauvreté infantile, en particulier, a augmenté de 20% depuis les années 1980.

Un problème souligné aussi systématiquement à droite comme à gauche devrait donc entraîner un important redressement. Pourtant, on a beau regarder dans toutes les directions, rien ne se pointe. L’absence d’actions prises devant le problème des inégalités commence à ressembler dangereusement à ce qui arrive devant celui du réchauffement climatique : la force d’inertie l’emporte, et devant la possibilité d’accomplir les changements majeurs, on se braque, on ferme les yeux et on se croise les doigts en espérant se prévenir des catastrophes.

La grande difficulté consiste, entre autres, à aller à l’encontre d’un apprentissage en économie acquis depuis de longues années, enseigné sans la moindre contradiction sérieuse et sans esprit critique. Quoi faire alors si les apprentissages ne coïncident pas avec la réalité ? Surtout ne pas remettre ceux-ci en question, nous répondent en choeur les économistes au services des puissants.

Si bien que les politiques qu’on adopte — ou qu’on refuse d’adopter — au Québec, au Canada, et dans différents pays, ne font qu’accroître le problème. Par exemple :
Voter des plans d’austérité (comme dans le dernier budget libéral), même si le FMI lui-même admet qu’ils accentuent les inégalités.
Ne pas demander de contribution fiscale supplémentaire à ceux qui voient leur fortune s’accroître considérablement dans ce nouvel ordre mondial.
Leur donner au contraire des privilèges importants, comme celui de ne pas payer d’impôts, grâce à un accès facilité aux paradis fiscaux.
Ne rien entreprendre pour réduire la concurrence fiscale entre les États, dont profitent grandement de richissimes entreprises, leurs patrons et leurs gros actionnaires.
Multiplier à la place des accords de libre-échange et développer la concurrence entre les travailleurs de tous les pays, de façon à réduire les salaires le plus possible et accentuer la précarité.
Taxer le moins possible le capital et pas du tout les transactions financières.

En fait, ne pas changer, continuer d’appliquer les mêmes politiques inefficaces, a quelque chose de très rassurant, comme conserver de vieilles pantoufles. D’autant plus que cela correspond à la commande des très riches qui refusent fermement de céder le moindre de leurs privilèges. Continuer de diriger l’économie comme on le fait depuis trente ans leur permet de s’enrichir toujours plus. L’édifice est ébranlé, mais il tient le coup. Et tant que tout tient, il n’y a toujours pas de raison de s’inquiéter.

Ainsi mise-t-on sur une paix sociale garantie par l’acceptation résignée des inégalités. Celles-ci se sont accrues alors que les populations ont appris à travailler davantage pour un peu moins, à s’endetter toujours plus. Tout cela progressivement, sans trop de chocs, comme s’il s’agissait d’une fatalité. À courir après l’argent qu’il faut pour boucler la fin du mois, on ne pense pas trop à ce qui est la cause de ce problème...

Faut-il alors rester indifférent devant le développement des inégalités, jusqu’à la crise sociale majeure, jusqu’à l’éclatement ? Ou intervenir, en appliquant les changements considérables exigés pour contrer cette situation dramatique ? Les révélations à répétition de l’existence d’inégalités croissantes rendent de moins en moins acceptable l’absence de solution. Et inévitable, peut-être, la guerre entre ceux désirent y mettre fin et ceux qui en profitent au maximum.

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