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Pendant que les chefs d’Etat se retrouvent en Normandie, un forum social de la paix se tient à Sarajevo

Bernard DREANO, 9 juin 2014

Un siècle après le déclenchement du premier conflit mondial, l’Europe s’apprête à célébrer la paix et la démocratie à Sarajevo. Tout un symbole : c’est à Sarajevo que s’est déroulé l’attentat qui a entraîné l’Europe dans la boucherie, mais c’est aussi la ville qui, il y a à peine vingt ans, connaissait l’un des sièges les plus longs de l’histoire des guerres européennes : 1330 jours sous le feu de l’artillerie et des snipers de la droite nationaliste serbe. Une ville et un pays – la Bosnie-Herzégovine – qui, derrière les beaux discours, demeurent marginalisés par l’Union européenne. A côté des coûteuses commémorations officielles, associations altermondialistes et mouvements sociaux bosniaques y organisent un « Peace Event » du 6 au 9 juin.

Fin juin 2014, à Sarajevo, sont organisées à grand frais diverses manifestations culturelles, sportives, académiques, pour « commémorer » l’attentat qui, il y a cent ans, coûtant la vie à l’héritier du trône austro-hongrois, a déclenché l’engrenage menant à la première guerre mondiale. Quelques semaines après les inondations catastrophiques qui ont affecté le nord de la Bosnie et les régions voisines de Croatie et de Serbie, il n’est pas sûr que les populations durement éprouvées apprécient ces dépenses de plus de deux millions d’euros engagées par l’Union Européenne, et plus particulièrement la France et l’Allemagne, pour des manifestations essentiellement importées, et sans implication des sociétés civiles locales.
Une « Après-guerre » qui n’en finit pas

Les « commémorations » veulent célébrer, cent ans après le premier conflit mondial, la coopération économique et culturelle, la paix et la démocratie en Europe. Vu de Bosnie ces notions sont fort relatives… Sarajevo a connu il y a deux décennies un siège de plus de 1330 jours. Le pays est encore dans l’après-guerre, psychologiquement, politiquement et même matériellement : plus de 120 000 mines anti-personnelles sont encore disséminées sur le territoire. Combien d’entre elles viennent d’être entraînées par les inondations et les glissements de terrain, loin des champs de mines plus ou moins sécurisés ? Victime de 1992 à 1995 du dernier conflit sanglant en Europe (150 000 morts, la moitié de la population déplacée), la Bosnie Herzégovine est marginalisée, comme un « quartier sensible » à la périphérie de l’Union. Le système politique qui divise le pays en « entités ethniques » agrémentées d’une coûteuse « tutelle » européenne, est directement le fruit de la guerre et des accords de Dayton qui, en 1995, ont mis fin aux combats.

Cette marginalisation, que depuis vingt ans l’aide européenne n’a pas résorbée, bien au contraire, cette mal-gouvernance entretenue par le système post Dayton, expliquent que la population de Bosnie Herzégovine subit tout particulièrement les effets d’une dépression économique profonde qui affecte toute la région. Le pays est appauvri – même si certains se sont beaucoup enrichis –, le chômage frappe particulièrement la jeunesse, la corruption atteint des niveaux inconnus dans les périodes précédentes.

Une révolte partie de la cité ouvrière de Tuzla

C’est ce qui explique l’explosion de révolte à la fin de l’hiver 2014. Partie de Tuzla, la cité ouvrière du nord, elle a touché la plupart des villes du pays, où se sont mis en place des « plénums des citoyennes et citoyens », assemblées discutant de la situation du pays, élaborant des revendications sociales et économiques, recherchant des voies d’avenir. Les « autorités » – les petits potentats locaux – et les « « tutelles » – le haut-commissaire européen et les diverses instances – ont attendu que l’orage passe, pour continuer à « gérer » un statu quo qui les arrange. Après la vague d’effervescence printanière, le « mouvement des plénums » est aujourd’hui moins actif…

Puis, après l’orage politique, sont venues les pluies torrentielles et les inondations dans le nord de la Bosnie, et des régions voisines en Croatie et en Serbie. Cela fait quelques années déjà que les épisodes météorologiques de ce type se multiplient en Europe Centrale, effet sans doute du changement climatique. Les conséquences sont dramatiques : arrêt de l’activité économique, destruction des infrastructures, des dizaines de milliers de logements dévastés ou détruits.

Forum social de la paix à Sarajevo

De ce genre de catastrophe naturelle, les conséquences sont largement le résultat des politiques des hommes, l’incurie dramatique des gouvernants ayant facilité les constructions dans des zones inondables, oublié les précautions ancestrales et les nouveaux aménagements nécessaires, ignoré toute préoccupation écologique, méprisé les avertissements, détruit les filets sociaux, négligé l’organisation de la sécurité civile. Une incurie partagée par les pouvoirs locaux et les bailleurs de l’aide européenne. Par contre la mobilisation solidaire des populations des zones sinistrées, et de toute la région post-yougoslave, est exemplaire !

C’est dans ce contexte que des milliers de personnes de Bosnie-Herzégovine, de la région des Balkans occidentaux, d’Europe et du monde vont se réunir à Sarajevo du 6 au 9 juin pour « l ’Evènement de paix » (Peace Event) [1]. Cette rencontre, est construite avec les acteurs locaux et grâce aux moyens de la mobilisation militante. Deux décennies après la dernière guerre en Europe, alors que les armes se font à nouveau entendre du coté de l’Ukraine, alors que la guerre fait rage dans plusieurs pays, que la sécurité humaine est en question dans de nombreuses sociétés. Il s’agit d’une rencontre sur le modèle des forums sociaux mondiaux, d’échanges sur les questions de paix et de sécurité, les conflits passés et présents, l’insécurité pour les personnes et des sociétés, les luttes pour une vie décente.


Voir en ligne : Original sur BastaMag


Bernard Dréano, Assemblée européenne des citoyens (HCA-France) [2]
Photo : CC Simonetta Di Zanutto