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L’avortement en fête

Sébastien Lavoie, 2 juin 2014

Le 25 mai dernier, dans le Parc Émilie-Gamelin, le Collectif RebELLES Montréal, la Fédération du Québec pour le planning des naissances et la Table régionale des centres de femmes de Montréal métropolitain / Laval ont organisé un pique-nique pro-choix festif afin de célébrer 40 ans de lutte pour l’avortement. Les avancées ont été significatives dans les dernières cinquante années, ont essentiellement dit les diverses intervenantes, mais du travail reste à faire, au Québec comme ailleurs.

L’avortement est permis au Canada depuis 1969. À l’époque, seul un comité thérapeutique de trois médecins pouvait l’autoriser si la santé ou la vie de la mère était en jeu. Les avortements clandestins sont alors un fléau : pour la seule année 1966, 45 000 femmes sont admises à l’hôpital suite à des complications liées à une procédure clandestine, la principale cause d’hospitalisation. Avant 1969, la vente de moyens contraceptifs ou le simple fait de partager de l’information sur la contraception sont criminels.

L’année suivant la légalisation de l’avortement, le jour de la fête des Mères le Front de libération des femmes du Québec réplique, par la tenue de la première manifestation québécoise pour l’avortement libre et gratuit.

En 1988, lors du jugement Morgentaler, la Cour suprême décriminalise complètement sa pratique. Un an plus tard, une citoyenne du nom de Chantal Daigle se fait connaître du public en gagnant contre la requête de son conjoint qui voulait l’empêcher de se faire avorter. La Cour reconnaissant que les femmes ont libre choix sur la décision d’avorter ou non, la cause de Chantal Daigle fait jurisprudence.

Le droit à l’avortement est acquis au Canada et ne fait l’objet d’aucun encadrement légal, malgré des tentatives répétées de plusieurs députés. Depuis 1987, 44 motions ou projets de loi visant tous à limiter le droit à l’avortement ont été déposés. Ces initiatives ont été le fait de députés ou de sénateurs issus du Reform Party, du Parti conservateur ou des Libéraux. Mais les prochains projets de loi ne devraient plus venir de ce dernier parti. Le 7 mai dernier, leur chef, Justin Trudeau a annoncé que son parti n’acceptera que des candidats s’engageant « à voter pro-choix, quelle que soit la proposition qui survient ». Une position accueillie par un haussement d’épaules par les militantes rencontrées par le Journal des Alternatives lors du pique-nique pro-choix.

Au Québec, depuis un recours collectif gagné en 2006, l’accessibilité à l’avortement s’est « grandement » améliorée aux dires des militantes, puisque tous les avortements sont désormais remboursés par l’État, sans égard au lieu où se pratique celui-ci. Mais tout n’est pas rose pour autant : des problèmes d’accessibilités persistent aux dires des organisatrices du pique-nique. Ces problèmes touchent particulièrement les populations marginales sans papier comme les itinérantes, les immigrantes et les autochtones, ainsi que les handicapées et les étudiantes étrangères.

Mais la situation au Québec, aux dires des organisatrices, est encore mieux que dans bien d’autres provinces. Parfois en régression, mais encore loin de la situation espagnole, qui est en train de vivre un véritable « retour à l’obscurantisme franquiste ».

Ensemble pour le Nouveau-Brunswick

Au Nouveau-Brunswick, il y a près de deux mois, la Clinique Morgentaler a annoncé sa fermeture pour des raisons financières. C’est la seule clinique privée à offrir des avortements au Canada qui ne soient pas financés par l’État. Dans cette province, en vertu du règlement 84-20 voté en 1984, celles qui désirent subir cette intervention dans le secteur public ne peuvent le faire que dans deux hôpitaux, situés dans l’Est de la province. Ces femmes acceptent alors de se soumettre à certaines brimades. En effet, deux médecins doivent consentir à cette opération « médicalement nécessaire » et, de plus, celle-ci ne peut être faite que par un obstétricien(ne)-gynécologue. Le tout dans une province qui connaît une pénurie « extrême », dixit les militantes, de médecins.

Le Centre des femmes solidaires et engagées craint une augmentation des avortements clandestins, tout comme Choix NB Choice . Ces dernières semaines, une opération, Twitter Bomb ! a été mise en place par l’organisme. Les sympathisants-es à la cause sont invités-és à bombarder quotidiennement de messages twitter les politiciens-nes de la province et du pays afin qu’ils-elles empêchent la fermeture de la clinique.

« En plus d’être discriminatoire, sexiste et paternaliste, ce règlement contrevient depuis la fin des années 1980 à la Loi canadienne sur la santé et à la Charte canadienne des droits et libertés. Plusieurs personnes n’ont pas de médecin de famille. Il y a des médecins anti-choix, certains-nes refusent même de prescrire la pilule contraceptive à des célibataires (il y a des témoignages) [sans compter sur les] longues listes d’attente dans les hôpitaux et j’en passe », a dénoncé Janelle Leblanc, du Centre des femmes solidaires et engagées, devant la centaine de convives du pique-nique.

Si la clinique Morgentaler ferme ses portes faute de sous, c’est parce qu’elle est fidèle à la philosophie qui l’a toujours animé. Selon l’avancement de la grossesse, les coûts pour les patientes varient de 700 $ à 850 $, mais les femmes qui ne peuvent pas payer ne le font pas. C’est là que vont se faire opérer les résidentes de l’Île-du-Prince-Édouard, où l’on ne pratique pas d’avortements. Avec la fermeture de cette clinique, les femmes qui ne voudront pas se plier au paternalisme d’État devront s’exiler en Ontario, au Québec ou dans le Maine. Et comment feront celles qui ne pouvaient payer les 700 $ nécessaires à la procédure, a demandé Janelle LeBlanc.

Les pro-choix s’estiment en meilleure position qu’ils ne l’étaient il y a une génération, mais bien des combats restent à mener. Ils célèbrent, mais restent vigilantes.