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Élections européennes : la berezina des écologistes et de la gauche

Camille Martin , 26 mai 2014

Les Français se sont abstenus et ont placé, ce jour, le Front national en tête. Les écologistes chutent à 9 %, le Front de gauche stagne à 6 %. Reporterre a passé la soirée chez EELV, au Front de gauche, et à Nouvelle Donne. Une conclusion : « Ce qu’on a fait jusqu’ici, ça ne marche pas ».

Les résultats sont sans appel : dans une élection où l’abstention a été très forte, le Front national est en tête, EELV glane péniblement 9 % des voix, le Front de gauche est marginalisé à 6 %.

Nous avons passé la soirée dans les trois partis les plus proches de l’écologie. On a connu des moments plus joyeux...

A Europe Ecologie-Les Verts, la claque

Au siège de campagne des européennes d’Europe Ecologie-les Verts, 100 rue Lafayette, à Paris, les premières estimations des résultats, à 20 h 00, font mal. Alors même que, paradoxe, le buffet offre champagne et petits fours. Il n’y a pas de quoi se réjouir, mais « le champagne avait été commandé, et nous sommes contre le gaspillage", expique-t-on près du buffet.

La soixante de militants présents sont accrochés à leur portable. Rapidement, les réélections de José Bové, Michèle Rivasi et Yannick Jadot sont acquises. Celles de Karima Delli et d’Eva Joly, avec Pascal Durand, se confirmeront tard dans la soirée.

Et puis, on discute du résultat, du choc du Front national, de la chute des écolos, qui perdent les deux tiers de leurs députés à Strasbourg. « C’est l’échec de la politique de diabolisation du FN, assure Denis Baupin. Il faut arrêter de jouer sur des fantasmes de la peur qui ne sont plus ressentis par les français. Désormais, il faut lutter projet contre projet ». Pour David Cormand, le responsable de la commission électorale du parti, « le FN ne représente plus un simple vote contestataire, il a une vraie capacité de mobilisation d’électeurs. Depuis les cantonales de 2011, les élections présidentielles puis municipales ont confirmé cette tendance de fond ».

Michèle Rivasi cherche à relativiser l’impact de ce retentissement politique : « Ca ne changera rien, car le FN risque fort de ne pas avoir de groupe parlementaire ». Dans la machine du Parlement, l’appartenance à un groupe politique permet aux députés d’obtenir du temps de parole, des responsabilités dans le cadre de rapport, etc. Or un groupe ne se forme qu’à partir de 25 députés issus de 7 pays différents. « Et le Front National est jugé comme un parti antisémite, il aura du mal à faire des alliances » poursuit l’élue du sud-est.

Comment s’explique l’échec de la gauche et des écologistes ? Pour Christophe Najdovski, c’est une sanction de la politique nationale menée par le PS, « pas un vote sur l’Europe ». Sandrine Bélier, candidate malheureuse, atteste : « Ce n’est pas l’Europe qui est sanctionnée ce soir, mais la classe politique française. Les gens ont voté sur ce qu’ils voyaient à la télé, pas sur ce qui s’est vraiment passé sur le terrain ». Pour David Cormand, il faut y voir aussi un aspect propre à cette élection européenne : « Les effets de seuil qu’induisent les élections à la proportionnelle ne nous ont pas favorisé : nous faisons près de 3% de plus qu’aux élections de 2004, pour le même nombre de députés. Les voix qui nous ont manqué pour obtenir plus de députés ont été se perdre sur les candidatures de Nouvelle Donne ».

Eva Joly et Karima Delli, rescapées

Dans une campagne qui aura peut-être manqué son objet, Michèle Rivasi remet l’objectif sur l’Europe justement : « Aujourd’hui, l’UE est toujours vue comme le bouc-émissaire, jamais comme la solution. Il faut redonner sens au projet européen ». Elle a déjà ciblé son prochain dossier prioritaire : le TAFTA, qui est une « destruction de l’Europe dans tout ce qu’il démonte les normes sociales et environnementales ».

Certains tentent de préserver l’honneur du parti : « Se référer aux européennes de 2009 est trompeur, c’était une exception dans l’histoire politique des Verts. Avec notre petite base militante, faire un peu plus de 9%, c’est un bon score », estime un adhérent

Mais quand on quitte le local, il reste une certitude : tandis que le FN a multiplié par quatre son nombre de députés par rapport à 2009, EELV l’a divisé par trois.

Le Front de gauche, au bord des larmes

Le Front de gauche devinait que ce ne serait pas brillant. Et c’est la sobriété qui est de mise, pour la soirée électorale : c’est dans un café situé à deux pas du siège du Parti communiste, et appelé Les Frangins, qu’une trentaine de militants se retrouvent, avec quelques journalistes, surtout des caméras de télévision. La déception et la tristesse ne se cachent pas : avec 6 % et des poussières, le Front de gauche n’accroche pas le coeur des classes populaires. Les ouvriers, apprendra-t-on dans la soirée ont voté à plus de 40 % pour le Front national, selon Ipsos-Seria.

"On a pourtant fait une belle campagne, dit Juliette Prados, attachée de presse du Parti de gauche, mais ça n’a servi qu’à se maintenir". Seule consolation : le résultat n’est pas pire qu’en 2009. Autre consolation, apportée par Elisabeth Gauthier, du réseau européen Transform : si l’on regarde au niveau européen, le parti de gauche (GUE au Parlement de Strasbourg) progresse et devrait gagner plusieurs députés. Mais en France, la coupe est amère.

Pour Laurent, un militant qui a adhéré au moment de la présidentielle de 2012, "à cause de la dynamique de ce moment", les divisions entre PG et PC au moment des municipales "ont démobilisé les électeurs". Et puis, "la doxa libérale a fait des dégâts tels dans la tête des gens qu’ils n’entendent plus le discours de gauche".

Jean-Luc Mélenchon arrive à pied, l’air sombre, las. Il sert quelques mains, s’assied, partage un morceau à une table, avant la déclaration à la petite tribune. Pierre Laurent, secrétaire général du PC le précède au micro, assurant qu’il faut rester unis et "passer à une nouvelle étape" pour "élargir le Front de gauche". Jean-Mélenchon lui succède, et c’est d’un ton grave, sans notes, qu’il analyse cette journée où "le souverain a parlé, nous nous inclinons". Ce qui le frappe est que "la pensée dominante n’est pas que les financiers sont responsables de la crise, mais les immigrés, les moeurs, le mariage". "Comment en sommes-nous arrivés là, nous les Français, nous la gauche ?". Car "le Front national en tête, c’est suffoquant pour la France". Que faire, que dire ? "Nous sommes unis et nous le resterons, nous sommes la force qui ne chancelle jamais".

Il a les larmes aux yeux. "Ne permettez pas que la France soit autre chose que ce qu’elle est dans le coeur du monde".

Les mots sont graves, pèsent quelques instants dans la salle attentive. Puis, quelques autres prises de parole, courtes, et peu à peu, l’on se disperse. Corinne Morel-Darleux, qui a mené une campagne très soutenue dans le Massif Central Centre, est triste : tous ses efforts n’ont attiré dans la région que 8,6 % des voix face au 24 % du FN. "C’est un vote de rejet, qui fonctionne pour le FN et pas pour nous." Le temps de s’interroger sur la stratégie est venu, vraiment. "Je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais ce qu’on a fait jusqu’ici, ça ne marche pas".

Nouvelle Donne sauve la mise

« On existe ! » A 20 h 03, c’est le cri du cœur. La petite centaine de militants de Nouvelle Donne réunie dans une salle surchauffée du Dupont Café, près de Châtelet, est tout sourire. Cette bonne humeur contraste avec les mines déconfites des ténors des grands partis invités sur le plateau de France 2. Embrassades, cris de joie. Satisfait, Pierre Larroutourou se précipite sur son smartphone, « J’appelle France Télévisions pour leur demander pourquoi ils ne m’ont pas invité. » Car le score du nouveau parti, 3,1 % (estimation à 23h), correspond à l’objectif fixé de 3 % : le seuil indispensable pour se faire rembourser les frais de campagne.

« C’est une belle réussite pour un mouvement lancé il y a six mois, constate une militante. Ça assoit le mouvement » qui passe le « sas d’entrée sur la scène politique ». Pour Sylvère Mercier, 11e sur la liste Île-de-France, ce chiffre est le fruit « d’une belle campagne, portée par les comités locaux et surtout un très bon usage des réseaux sociaux. » Et il ajoute : « C’est surtout le début d’une belle aventure. » Sur Twitter, le mouvement affiche d’ailleurs un slogan : « Ca commence le 25 mai ! »

23 h 30, les résultats parisiens s’éternisent. L’allégresse retombe. Les premières projections donnent entre 3 % et 4 % à Nouvelle Donne. Insuffisant pour élire un euro-député. Pierre Larroutourou en l’occurrence. « Nous n’avons pas vraiment atteint nos objectifs, regrette Frank. 3 %, c’est bien pour un petit parti, mais au départ, on tablait sur 6 % au moins. » Désabusé, il déplore une campagne ratée : « Nous n’avons pas réussi à toucher les gens au delà du petit cercle militant. » Pour lui, comme pour les autres militants présents ce soir, le plus dur est à venir : « Il faut structurer le parti et donner un nouvel élan. » Le mouvement a prouvé qu’il existe, il faut à présent montrer qu’il résiste.